Plein la vue
 - sélection -


Richard Bourmaut
Alex Thiltges
Vinegar Hill Press, 2000
ISBN I-888662-14-X
 

Table des matières :

Comment se faire lyncher un 11 juillet vers midi
Bouffons de A à Z
Plein la vue
Coup de chapeau
Une piscine bien propre
Le général Alcazar
La trouille au ventre
Grouic-grouic dans la nuit.
ECCE HOMO
 
 

Toute ressemblance avec des
personnages existants ou
ayant existé ne saurait être fortuite.








Comment se faire lyncher un 11 juillet vers midi

Torchés de la veille,
hop, c'est parti,
virage à gauche,
virage à droite,
blurp,
ça commence bien.
- C'est quand, Alex,
le prochain bled ?
- T'inquiète, on arrive.
Rien dans le bide,
on se dit
vivement la petite terrasse,
une bonne assiette de charcutaille,
tonnelle, panorama,
soleil levant sur les montagnes.
Ça grimpe, ça grimpe,
tu la vois comment la serveuse ?
Et là, direct : le troupeau.
Comme deux chiens de faïence,
on débarque à Blanche-Neige-Land.
Epuisettes, cartes postales,
Bêêêêêhhh !
Ça bêle, ça piétine...
Partout, il y en a partout,
à droite, à gauche,
devant, derrière,
partout, j'te dis.
- Fonce, Richard,
font chier, ces blaireaux.
Ok, demi tour.
Sens interdit... Basta,
fonce dans le tas...
- HêêêHHH ! Ma basket !
- Quoi, c'est qui ce connard
avec sa tronche de grincheux ?
- T'occupe.
- Quand même...
- Rien à foutre de sa basket.
- Ça va aller ?
Apparemment, non,
ça va pas aller.
Le troupeau s'agglutine
autour de la voiture.

Il va être temps de se casser
 
 
 

Bouffons de A à Z

Trois heures après,
dans la caillasse,
on avait nettement moins
de certitudes.
Eraflés de partout,
on s'était déjà paumé
deux fois,
trois fois,
dans les ronces.
Le moral au beau fixe,
je demande à Richard :
- Eh, t'as pris les piquets
de la tente, einh ?
- Ben non, c'était toi !
Ceci dit,
c'était pas bien grave,
vu qu'on avait déjà
paumé les sardines.
 
 
 

Plein la vue

- Dites-voir, euh, y a que'que
 chose à voir par là ?
Des questions comme ça,
t'as même pas envie de répondre,
- Parce que par là, euh, pour
 l'instant...
Pffffff. Plein les pattes de ces
 gorges,
de tout ce troupeau à sac à dos,
bonjour, bonjour... merci...
 allez-y donc...
Tu parles si j'y vais,
j'arrête pas.
S'il y a quelque chose à voir ?
Tu m'étonnes !
Tu veux les voir mes guiboles ?
Si j'avais su, j'aurais apporté un
 stock
de cartes postales.
Et lui, avec ses yeux de poisson
 frit,
qui lâche pas l'affaire.
- Parce qu'avec ma femme,
on s'était dit, euh.
Y a que d'la forêt,
on y voit rien.
Faut marcher encore longtemps ?
- Ouais, un quart d’heure,
une demi-heure, une heure...
Deux heures ?

Et oui, connard.
Nous, ça fait 9 heures
qu'on en chie.
 
 
 

Coup de chapeau

Le blaireau n'avait pas tord.
Un tunnel, là, comme ça,
en pleine montagne,
le boyau sans fin,
le truc qui finit jamais,
tu marches, tu marches, tu marches,
tu marches.
Au bout, pas de bout, rien,
du noir.
Flaques,
pierres,
rochers,
reflac !
un vrai piège à con,
et des touristes, et des touristes,
et des touristes,
eh ! eh ! celui-là, sans sa lampe,
eh ! eh ! et là, la famille j'Y-Vois-
Rien,
eh ! eh ! comme je me marre.
Moi, ça va, moi,
ni peur, ni reproche,
victoire totale,
aucun flip,
je me joue du vide,
je nique la corniche,
j'assure,
j'avance,
j'en viendrai bien à bout
de ce putain de tunnel.
D'ailleurs, ça y est ! WAHHH !
Lumière.
Coup de chapeau,
moi.
Mais merde, au fait,
merde, ma casquette,
MA CASQUETTE A 10 KEUS !
Où ça, ma casquette,
MA CASQUETTE A 10 KEUS ?
 
 
 

Une piscine bien propre

Mou, mou,
les yeux lourds,
je plonge
dans la piscine.
WAAH, le réveil.
Un bras, l'épaule,
je nage,
humm, matin.
Fini, tout ça,
zéro mon corps,
moi, rondin,
découpé à la scie à métaux,
ça flotte, ça flotte,
zéro, plus rien.
Oreilles, cigales,
PUTAIN ! C'EST QUOI CE TRUC ?
AHHHH !
Nage, dégage,
C'EST QUOI CETTE SALOPERIE ?
Couleuvre ?
Pas couleuvre.
Tuyau ?
Quoi, tuyau ?
Le bord, le bord,
cassos, tout va bien,
c'est juste un tuyau !
Un tuyau !
Un tuyau ? Pourquoi ?
Je plonge,
je ferme les yeux,
je les rouvre,
WAAAHH !
j'ai pas rêvé,
SALOPERIE,
SALOPERIE DE BESTIOLE,
CASSE-TOI, SALOPERIE !
Je matte, c'est où ? c'est quoi ?
En avoir le cœur net.
Rien.
Un tuyau. Juste un tuyau.
Enculé.
Je replonge, je sors la bête de
l'eau,
je la tire par la queue,
cette sale queue de ténia
et je lui fracasse sa sale
gueule de tripode de merde
contre le rebord de la piscine.

- EH ! CONNARD ! LE ROBOT !
JE REVE !
TU SAIS COMBIEN CA COUTE
UN NETTOYEUR DE PISCINE ?!
 
 
 

Le général Alcazar

À la sortie du péage,
le général Alcazar
nous attend
dans sa vieille Mercedes beige.
Wah, la tronche,
t'avais raison, Tchoubaw,
l'Alcazar,
c'est pas du Castro d'opérette.
Direction, quartier général :
une bergerie en guérilla
dans la banlieue.
Tu pousses une porte,
t'es dans la jungle :
figuiers, bambous, tonnelle,
 roseaux
et j'en passe.
On avait ramené nos munitions :
pastaga, pinard, aboulez les glaçons.
Au bout de quelques verres,
on s'est senti bien détendu,
les conneries ont commencé à fuser,
nos bouches parlaient toutes seules :
- De toute façon,
j'suis qu'un gros bâtard.
Vous croyez me connaître ?
Personne me connaît !
- Y a qu'deux types d'hommes  :
les salauds et les lâches.
- Trop sartrien, ton discours !
- Le Titanic ta grand-mère !
braille le général.
- C'est un contresens
ton plan sur les salauds.
Sartre, il a jamais voulu dire ça !
- Ouais, un gros bâtard.
Moi, dans cinq ans,
j'vous connais plus, moi,
j'vous adresse même plus la parole !
Quand j'ai relevé les yeux,
il y avait du monde partout,
et pas mal de sarcastiques.
- C'est des bons petits rigolos, tes copains.
J'ai tout de suite compris
qu'elle se foutait un peu de notre gueule
et faut bien admettre qu'il y avait de quoi.
- Faut que j'picole, moi, sinon...
Vous pouvez pas comprendre.
- N'empêche que Sartre...
- Le problème avec cette meuf,
c'est ses jambes.
Pendant ce temps,
le général retournait les merguez
et faisait tourner les cornets :
- Moi, mon grand thème, c'est la bête,
la bête qu'on a en nous.
Avec sa gueule, tu m'étonnes,
moi aussi je la voyais bien en lui,
la bête.
Une gueule de tueur,
une gueule ravagée
sur un corps de matou.
Pas moyen de voir ses yeux
toujours à l'affût derrière
ses lunettes noires.

Des heures et des heures et des heures
à aligner connerie sur connerie.
Ca, question connerie, y a pas,
on s'est encore bien défendu.
Le pire, comme dit le général,
c'est que c'est clair,
on vit dans un monde de salauds,
et le premier des salauds,
plus tu combats la bête qui est en toi...

On l'a revu deux ou trois jours plus tard,
calbutte et casquette à ventilateur solaire,
au bord de la piscine.

On était tous bien taciturnes.
 
 

La trouille au ventre

Plein les pattes,
oh, putain,
manquait plus que ça.
Moi,
non,
face au vide,
non.
Pas moi.
Des heures et des heures
à monter,
moi, le héros,
ni peur, ni reproche.
Trompés tous les dangers,
bravés tous les obstacles,
 hourra ! hourra !
Moi y en a fort, moi,
vous croyez peut-être que j'ai
peur ?

Et bien oui.

Parce que là,
oui, franchement,
un vide comme ça,
bon.
Le vide
   des marches
      Le vide
        des marches
             Le vide
                des marches
                              Le vide
                            des marches
                                           Le vide
                                                     Le vide

            Le vide

             Et moi,

je flippe.
Moi, le vide, plus rien.
Descendre, mourir, glisser, oui,
mais s'accrocher...
Ça y est, plus de jambes,
plus de jambes.
Putain, c'est pas fini,
plus rien.
Le vide.
Tu te dis vas-y,
  vas-y,
c'est tout ce que tu te dis.
T'as plus de jambes,
tu descends,
 tu descends,
tu t'accroches,
ça va,
tout va bien,
t'es là.
T'es là.
T'es LA !

J'ai tout descendu d'un coup.
 

Après, je serais bien resté là
jusqu'au soir,
la clope au bec,
pour savourer leur trouille au ventre.
 leur trouille.
 leur ventre.
 
 
 

Grouic-grouic dans la nuit.

Plein les pattes.
Cette fois, c'est bon,
plein le cul de marcher.
On s'est assis sous la tonnelle :
- Trois pastis !
- La même chose !
Et ainsi de suite,
des doubles dans des grands verres,
des verres de plus en plus grands.
À la fermeture
on en a redemandé un petit dernier.
POUR LA ROUTE !

Ça grimpe,
ça grimpe,
ça n'en finit pas.
Et cette sale lampe qui nous lâche
dans le deuxième virage.
On y voit plus rien, tant pis,
c'est le pastis qui nous éclaire.
C'est clair, on pourrait continuer
comme ça toute la nuit.
D'ailleurs, les heures passent.
Ça fait même un moment qu'on
bronche plus trop.
C'est plutôt tout autour de nous
que ça commence à broncher.
Clébards au loin,
bruits louches dans les maïs.
Ça dort les vipères
la nuit ?
Bien sûr que ça dort,
en tout cas, ça fait pas...
   GROUIC !
   GROUIC !
- OHHHHHH !

brrrrrrrrrrrr...
Tu parles d'une pétoche.
-Ça vit pas en horde, les sangliers ?
- Ta gueule.
 

Quand on a posé les sacs,
on en avait vraiment
 plein
  les
   pattes.

Il faisait presque jour.
 
 
 
 

ECCE HOMO

Quoi de mieux qu'un tapis
d'aiguilles de pin
pour dormir à la belle étoile ?
La lune est là,
elle luit.
 Pas moi.
Moi, je me les caille,
et je me sens pas forcément
rassuré.
Je peux vous dire qu'il y a de quoi.
Des bruits, des bruits, des bruits,
 frrrrrichtt, crichhhhhhrouwww
 wouwwww, wouwwww, flchhh,
 flchhhh, flchhhhhhhh...
Des ombres, des ombres,
feuillages lions,
montagnes sphinx,
montagnes dragons,
écureuils volants,
grenouilles, lézards,
saloperie de vipère.
D'ailleurs, c'est quoi
ce truc froid, là ?
À tous les coups,
je dors sur un nid de vipères,
un putain de nid de vipères.
Et les grouics-grouics,
ces porcs,
et l'assassin fantôme,
avec sa hache,
avec sa faux,
sa tronçonneuse...
Putain, ça caille,
TA GUEULE LA NUIT !

Moi, ni Peur, ni Reproche.

Si je me branlais ?
Offf...
On verra ça plus tard.
 frrrrrichtt, crichhhhhhrouwww
 wouwwww, wouwwww, flchhh,
 flchhhh, flchhhhhhhh...

Eh, Hemingway,
c'est quand un homme ?
 
 
 
 
 
 
 

 Les auteurs s'engagent à assumer leur virilité jusqu'au bout. Leur virilité, c'est-à-dire lâcheté, pétoche, vertige über alles, le travail rend libre, etc., etc... Tout ce dont vous avez toujours rêvé.
 Vive les Villages Vacances Familles, vive le tourisme vert, hameçon, roulotte, patrie...