Blindétable des matières :
- sélection -Alex Thiltges
Vinegar Hill Press, 2000
ISBN I-888662-15-8
-Le vieux méchant loup
-Une mauvaise fièvre
-Assis par terre
-Sobreet efficace
-La vie, c'est du gâteau
- Attendre
-Neuf chats
-Tiens, envoie une binouse
-Combien de fois
-Tôt le matin
-Mes voisins
-Sauve qui peut
-Le pouvoir de la diététique
-Minou
-Une bonne moyenne
-Mon grand-père
-Sur l'usine, la virilité et le reste
- / À QUOI BON /« C’est où le centre du monde, bordel ? »
- E. Lahaie
Le vieux méchant loupC’était un vieux monsieur,
tout vieux et tout ridé.
Les gens disaient qu’il avait
une tête de loup.
On pouvait le voir
tous les soirs pointer son blaire
dans les poubelles du quartier.
- C’est un vieux sadique,
que ma concierge disait,
il a même voulu donner un bonbon
à ma nièce, et avec sa vieille tête de loup,
il me dit rien qui vaille.
Un beau jour, il a disparu,
hop,
comme ça,
et il est plus jamais revenu.
Les gens du quartier ont dit
qu’il était retourné dans les bois.
Bien sûr, tout ça
c’est des histoires.
Une Mauvaise fièvre
Pas humain
d’avoir une crève pareille.
Dehors, le soleil cogne
c’est violent,
surtout pour un mois d’avril.
Tout le monde se la coule douce,
moi, j’ai le nez défoncé,
une semaine que je mollarde,
que je crache
des trucs tout jaunes, tout vert.
Le matin, quand je me lève,
j’ai des glaviaux multicolores
plein la gorge,
plein les alvéoles pulmonaires,
et vas-y que j’tousse et que j’glaviotte...
À force de me moucher,
j’ai les narines éclatées,
ça brûle.
Faut dire que les coups de soleil,
ça arrange rien.
La crève avec des coups de soleil
plein la gueule, les épaules,
les bras, les mollets,
c’est quand même incroyable, non ?
Avec mes yeux cernés de bleu
et mon teint vert-jaune-rouge,
je dois ressembler à un perroquet,
un perroquet sans plume...
Ouawwwwww, ça chauffe,
ça chauffe et ça brûle,
tout,
les poumons, la peau,
les narines, dedans, dehors...
Ce soir, je vais m’enflammer,
brûler de l’intérieur
et demain
on retrouvera un tas de cendre
dans mon lit.« Une mauvaise fièvre ! » qu’on dira
à la sortie de mon enterrement.
Assis par terre
Des sales gueules,
j’ai eu le temps d’en voir passer :
des petites,
des grosses,
des longues,
des de travers,
des rouges, des jaunes, des grises,
des blanches,
des normales...
C’étaient encore bien celles-là les pires,
les normales,
avec tout le contentement qu’y avait derrière.
Sobre et efficace
Dans le coin,
tout le monde avait l’air d’accord,
comme clodo,
il battait tous les records :
« Ben quoi, qu’il gueulait,
le regard dans le vide,
t’as jamais rien vu mon pauvre ! »
Il portait un chapeau-melon et un moule-bite,
point.
Pas de chaussure, pas de pantalon,
rien qu’un slip et un chapeau melon.
La grande classe : sobre et efficace.Comme quoi, il y a toujours moyen d’abuser.
La vie, c’est du gâteau
Comment ils font
tous ces bâtards
pour avoir le sourire,
se marrer
à longueur de journée ?
Moi je les soupçonne
de pas être aussi drôles que ça
quand ils rentrent chez eux,
à se faire bouillir de l’eau
pour les pâtes,
avec la télé allumée
pour se donner l’impression
que la vie
c’est du gâteau.
Attendre,
Attendre, il y a bien de quoi devenir cinglé,
vous trouvez pas ? L’avion pour Paris avait deux heures
de retard. Un an que j’attendais ce retour. Attendre...
Je regardais dans le vide, laissais mes idées couler
sur la banquette, une vie entière derrière moi,
je divaguais, repensais à ceci et à cela, me surprenais
de temps en temps A PARLER A VOIX HAUTE.
En face de moi, une femme, fardée, fourrure,
la cinquantaine-bien-conservée. Elle me regardait
du coin de l’œil et je voyais bien qu’elle me prenait
pour un taré. Je repensais à Halloween, le monde dans
les rues, fantômes, squelettes, diablesses en minijupe,
cigarette-man, inside-out, une hache dans la tête, un boulet
au pied, un attroupement d’excités qui hurlaient :
À Poil ! À Poil ! À Poil !
à la belle asiatique qui montrait sa paire de nibards au premier étage.
« À Poil ! À Poil ! », c’est sorti de ma bouche
sans que je m’en rende compte... Les yeux perdus dans le vide...
direction la femme en fourrure... L’air penaud, j’ai vite baissé
la tête et j’ai murmuré comme à moi-même, « à poil... à poil... »
Freudian slip, trahison à domicile, les fantômes de mon Halloween
interne refont surface, pas d’échappatoire, et attendre, attendre,
une vie entière, combien de temps, et tout l’avion qui me regarde,
une vie entière, gâchée à se poser les mauvaises questions, au fond,
ici ou ailleurs, quelle importance, dites-moi ? De quoi devenir fou,
et pas moyen de sortir, attendre bien tranquillement, assis, ceinture de
sécurité pour pas qu’on s’échappe, un terroriste dans l’avion,
c’est sûr, c’est pour ça, attendre, on est bien pris au piège, le barbu,
là-bas, avec sa tête de salaud, pas d’issue, un trou de souris, VITE...
J’ai été sauvé par la voix nasillarde de l’hôtesse :
« Le vol 3758 à destination de...Paris...
partira avec un léger retard de la voie numéro 17.
Nous vous remercions de votre patience. »
Attendre,
attendre,
attendre,
attendre
ATTENDRE
ATTENDRE !
pas étonnant que je devienne à moitié cinglé
avec l’humanité entière qui m’hurle dans les oreilles
de sa voix stridente : RENDEZ-MOI MA JEUNESSE
ET TOUTES CES HEURES GACHEES !
Neuf chats
Bukowski avait neuf chats.
Il pouvait pas se coucher
tant qu’ils étaient pas tous rentrés.
Je le vois sur son pas-de-porte,
kitty kitty… en train de les appeler.Ce soir, j’étais dehors
je buvais un coup
et je bouffais du fromage
fondu sur du pain,
quand un chat tout maigre
s’est raboulé.
Je le connais bien ce chat,
il traîne toujours dans le coin.
Je lui ai donné
un petit bout de fromedu
qu’il a reniflé
d’un air suspicieux
avant de tranquillement
tourner la tête.
Quel con, je me suis dit.
Lui, de son côté,
il a trouvé un petit criquet
mort.
Il l’a bouffé
en même pas dix secondes,
là, devant moi.
Il m’a pas coupé l’appétit pour autant,
mais quelque part,
j’avais du mal à comprendre :
moi, j’aurais pas hésité une seconde,
j’aurais bouffé le pain et le fromage,
pas le criquet,
surtout que le Jimminy,
il a été empoisonné,
c’est pour ça qu’il est mort :
ils mettent du produit
et les criquets
perdent leurs pattes,
ils agonisent pendant des heures
avant de mourir.
Ce con de minou,
il va s’empoisonner.
C’est à ça que je pensais
Pendant qu’il savourait la bestiole,
à ça et aux chats de Bukowski.
DU LAIT !
Voilà ce qu’il lui faut à ce chat.
Du bon lait,
bien frais.
Du lait entier même.
J’en ai mis un peu
dans une assiette,
pas de trop,
des fois qu’il ait encore
d’autres chats à fouetter.
Là, il a quand même pointé son museau,
mais pas trop vite,
il a hésité un moment, et
chllloup, chllloup, chllloups,
s’est envoyé son assiette
avant de se barrer d’un air nonchalant,
sans dire merci, ni rien du tout.
Il a tout de suite trouvé une occupation :
un papillon de nuit
et puis une petite araignée.Faut bien s’amuser un peu.
Tiens, envoie une binouse
- Quand t’étais petit,
t’as jamais foutu un pétard
sous un escargot
ou une limace ?
- Of, non, je crois pas.
- C’est trop, les escargots,
ils se collent bien autour du truc,
là tu l’allumes et PAF,
ils volent en mille morceaux.
- Ah ouais, nous on faisait ça
avec des lézards, on leur attachait
des pétards sous ventre.
Ça, c’est pas mal parce qu’ils ont
des boyaux, du sang et tout ça.
- Aussi, on coupait les cornes des escargots.
T’attends qu’il soient bien peinards,
les cornes sorties, et tu prends tes ciseaux,
couic, couic.
- Il paraît qu’au bout des cornes,
ils ont leurs yeux,
avec tout leur système nerveux.
Putain, les mômes...
- Ouais. Et puis on foutait
les hannetons dans la colle.
Et on leur coupait les pattes.
- Classique.
- Pareil, l’année dernière,
j’étais à un mariage avec mes potes -
c’est pas des beaufs pourtant.
- Pas des beaufs, pas des beaufs,
qu’est-ce ça veut dire ça...
- Ouais, mais bon, on est tous des bâtards
des fois, vrai ou faux ?
Je sais pas ce qui leur a pris,
ils avaient un peu picolé...
Ils ont pécho un coq,
il y en a un qui l’a tenu,
l’autre il a attrapé la hache qui traînait par terre
et hop...
- Je leur ferais pareil à ces bâtards, moi...
On disait plus rien, on pensait à la poule.
Au bout d’un moment, Torride a enchaîné :
- Putain, les enculés...
Pas dégueu, einh, la nouvelle Kro ?
- Ouais. J’ai des potes,
tu sais pas ce qu’ils ont fait ?
Ils avaient dans les quatorze ans,
ils ont chopé une poule.
Ils l’ont enterrée vivante,
ils ont juste laissé dépasser la tête.
Et ils ont passé la tondeuse !
- Nan ! C’est immonde. Tu vois pas
les yeux de la poule quand elle a vu
arriver les hélices de la tondeuse !
- Ouais. Tiens, envoie une binouse.
Combien de fois
je me suis retrouvé
assis
dans ce train de banlieue
- Colombes, Bécon, Conflans -
à voyager sans billet
et à attendre
la trouille au ventre
- Pontoise, Us, Chars -
que le contrôleur
raboule sa fraise violacée
et qu’il marmonne
à travers sa grosse haleine à vinasse :
« M’ssieurs dames, titres de transports
siouplait. »
Il passe pas à tous les coups
- La Villetertre, Chaumont -
c’est comme à la française des jeux,
un coup tu perds, un coup tu gagnes.
La vie est un jeu pour couillon
et au bout du compte,
qu’est-ce qu’on a à perdre,
einh ?125 balles.
Tôt le matin
Dans mon bureau,
Bukowski a l’air
lessivé
sur la photocopie
de sa tronche
accrochée au mur.
Il est tôt le matin,
il a écrit toute la nuit
en picolant,
la radio branchée
sur une station
de musique classique.
Une tasse de café à la main,
il pense au passé,
au présent
et il se dit en regardant
dans le vide :
Hell was what you made it.
Moi aussi je suis crevé,
au bout du rouleau,
pas parce que j’ai écrit
et picolé, non,
juste parce que
j’ai dû me lever
tôt.
Pour faire un boulot
qui me casse les bonbons.
Je l’écoute en silence
et j’acquiesce de la tête,
ouais,
t’as raison mon pote
c’est bien la triste vérité :
on a la vie qu’on se fait.
Mes voisins
C’est un secret pour personne :
chez mes voisin d’en face
ça deal à mort, nuit et jour,
il y a toujours quelqu’un de garde,
ils peuvent te vendre tout ce que tu veux,
un vrai drugstore ouvert 24 heures sur 24.
Honnêtement, ils font chier personne.
Sauf que depuis quelques jours,
les mecs qui font la permanence de l’après-midi
sont de moins en moins discrets,
ils font leurs affaires à l’extérieur, tranquille...
Ce matin, je me réveille, j’ouvre mes stores
et qu’est-ce que je vois devant chez mes voisins :
six ou sept flics et autant de pompiers.
Merde, ils ont été balancés ? Mais les pompiers ?
Hummm...
Je regarde comme une grosse commère
et puis j’en ai marre, il se passe rien.
Il y a juste ce brancard, en bas, et je me demande bien
à quoi il va servir exactement, ce brancard.
Mais bon, il y a pas beaucoup d’action,
alors je laisse tomber, je vais préparer mon p’tit déj’ :
l’eau dans le micro-onde, le pain, le beurre sur la table,
mais je me demande bien quand même
ce que c’est que cette histoire de brancard...
Franchement, il y aurait pas un macabé
là en face ?
Ben ouais, pourquoi qu’y aurait un brancard, des flics,
un type qui prend des photos et cette petite blondette
qui pleure dans les bras d’une femme pompier.
- une « Pompière » ?
Je commence à bouffer
quand quelqu’un frappe à la porte.
Et merde.
- Bonjour.
- Jour m’sieur. C’est pour les insectes.
Les produits chimiques pour les fourmis.
- Ah ? Allez-y.
- Ok. Je vais mettre ça là sur l’évier,
mais faut pas nettoyer tout de suite, einh,
faut qu’elles viennent bouffer d’abord. Et après,
elles vont se r’filer la scoumoune les unes aux autres.
Un génocide, quoi. Complice d’un génocide.
- Vous savez ce qu’y se passe en face ? Je lui demande.
- Apparemment, y en a un qu’a fait une overdose.
Moi, je sais pas, je leur ai dit que c’était pour les fourmis,
mais ils m’ont pas laissé rentrer.
J’crois bien qu’j’ai vu un cadavre là-d’dans.
- Et votre produit, là, c’est pas toxique ?
- Ah, non, on peut même en manger, enfin,
vaut mieux pas, einh... Bon allez, bonne journée.
Et puis il s’est barré.
Les fourmis, elles avaient l’air
d’en raffoler de son produit.
Elles s’agglutinaient toutes là-autour,
comme la flicaille chez mon voisin.
C’est quand même un drôle d’endroit :
il y a pas un mois, ils ont sorti le gros d’à côté
sur un brancard.
Infarctus à ce qu’y paraît.
Comme ça, un beau matin, avec un grand soleil.
On avait échangé quelques mots la veille.
J’ai jamais demandé à sa femme quoi que ce soit :
- Ça va aujourd’hui ?
- Ça va, et vous ?
Ca suffit comme ça, einh ? Enfin, je sais pas trop.
Je lui ai pas présenté mes condoléances tout de suite,
à froid, j’ai pas pu, alors après... Et puis
c’est délicat ces choses-là.
Et si c’était que des rumeurs, s’il était pas mort,
j’aurais l’air fino.
Enfin bref, il y a eu lui et cette nana
qui est venu crever ici, juste avant Noël.
Une balle dans le ventre.
Elle a frappé à toutes les portes
et personne lui a ouvert.
Tout le monde a la trouille dans le quartier.
Elle s’est traînée jusqu’au téléphone, dans la buanderie,
Du sang partout,
Le béton était encore tout tâché,
et elle est morte là, juste avant que les secours arrivent.
Trois morts en moins de trois mois.
Hummm. Meurtre. O.d. Crise cardiaque.
Je me demande bien ce que ça fait de mourir d’une overdose.
On doit délirer, à bien y penser, ça doit être un vrai cauchemar.
La crise cardiaque, ça doit faire bien mal, mais au moins,
si c’est la bonne, tu dois être tranquille en quelques minutes.
La balle dans le ventre, ouais, je préfère même pas y penser.
Franchement, j’aime bien cet endroit,
c’est pas cher, c’est détendu.
Un de ces quatre, je vais rentrer chez moi
et je vais même pas comprendre ce qui m’arrive :
PPPPOHHH !!!
Une grosse barre en fer
en pleine gueule,
adios muchachos.
Ça fera juste une histoire de plus pour mes voisins.
.......... le vent souffle,
mais où va-t-il ?
Sauve qui peut
Il pleuvait, j’avais pas trop envie de rentrer,
alors je suis allé à la bibliothèque.
J’avais quelques bouquins à consulter.
J’étais claqué et à ce moment,
je savais pas encore ce qui m’attendait,
Je m’attendais à une petite bibliothèque
normale.
Je suis entré et il y avait écrit « museum ».
?
Pardon monsieur, c’est bien là la bibliothèque ?
Ouais, l’ascenseur, cinquième étage.
?
Bon, je monte.
Spécial.
Genre,
cinquième étage = cinquième dimension.
Beaucoup d’espace,
des meubles jaunes,
une nana avec des nichons énormes
derrière un bureau gigantesque.
Évidemment, pas un bruit.
Bonjour,
oui, bien sûr,
vous remplissez ça et ça,
vous me donnez votre passeport,
numéro de sécurité sociale....
Voilà, et mettez votre sac au vestiaire :
je vous donne la clé.
Ah, non monsieur,
je suis désolée,
vous ne pouvez rien emporter
dans la salle de consultation.
voici un crayon de papier, des feuilles.
Est-ce qu’ils avaient classé Bukowski
avec les espions russes ou quoi ?
BU
KOV
SKY
?
Je suis entré dans la salle d’occultation
et j’ai commandé mes bouquins à une nana
qui avait des nichons encore plus énormes
et qui ne parlait qu’à travers un léger souffle.
Elle a pris mes références
et avant de se lever,
elle a pris ses béquilles :
elle avait
UNE JAMBE EN MOINS !
Je suis allé m’asseoir :
des bureaux personnels énormes,
des fauteuils super confortables.
Fallait bien ça parce que
la moyenne d’âge des chercheurs
devait tourner autour des 70 ans.
Au bout d’un moment,
le premier bouquin est arrivé :
All the Assholes in the World and Mine.
Une toute petite édition,
400 copies,
signée,
avec un dessin.
Ça commençait plutôt bien.
J’ai lui une phrase tellement puissante
que j’ai pas pu m’empêcher de rire à voix haute.
Je crois bien que tout le monde s’est retourné
mais j’en suis pas sûr parce que j’arrivais pas
à lever les yeux du bouquin.
J’étais hypnotisé.
Ça devenait de plus en plus grotesque,
je pouvais pas me retenir
Eh ! Eh ! Eh ! Eh!
Je sentais bien que je commençais
à énerver mes voisins, mais rien à faire,
c’est comme si j’entrais en transe,
les lignes pénétraient directement
dans mon cerveau, passaient dans le sang
et puis dans tout le système nerveux.
La bibliothécaire faisait des petits
humhumm
avec sa gorge,
mais je les entendais à peine.
Quand j’ai fini cette histoire
j’avais un sourire béat
jusqu’aux oreilles.
J’ai pris un autre bouquin
au hasard :
c’était l’eldorado.
Évidemment,
au bout d’un moment,
l’extase est redescendue,
j’ai regardé autour de moi :
la tronche des chercheurs,
la lumière des néons,
un BRRREEUUU
qui venait de je sais pas où.
J’ai senti mes traits tout
tirés.
Je me transformais en monstre-chercheur
je commençais à avoir la même tête qu’eux,
alors
vite,
je suis parti.
Le pouvoir de la diététique
et des produits biologiquesSous la sixième république,
les produits bios sont obligatoires :
vitamine, amphétamine, bonne mine,
adrénaline, hémoglobine, non aux toxines.
Humm, le bon pain tradition.
À la Vie Claire,
une barbe fleurie vous sert
des huiles vierges première pression.
Ma politique : la diététique.
Champagne bio, oeufs, semoule, graine...
C’est un peu plus cher,
mais c’est tellement meilleur.
Comment ça, une belle escroquerie ?
Mais non, regardez, ça nous rend beau !
Eh ! n’oubliez pas votre potiron et votre brocoli,
emblèmes de la sixième république !
Minou,
Je suis un gros chien. J'ai la truffe noire, les yeux jaunes, des poils partout, des crocs pointus et un gros truc qui pend entre mes pattes arrières. Mon flair de blaire : très développé. Je viens de sentir une odeur. Une odeur de viande. L'eau me vient à la bouche. RRRchhheuuuu. J'ai faim. Ça brûle. J'ai le ventre en feu. Je me tapis au sol : je savais bien que je sentais quelque chose : un petit chat. Je m'approche un peu plus près. Une femelle. Mmmmmeuhmmm... Je sens mon ventre jusque dans mes poumons. Je vais le bouffer, le déchiqueter et le dévorer. Il m'a vu.
D'un bond, il déguerpit.
Minou, j'aurai ta peau.
Mon cerveau fait des étincelles. Je sens déjà le goût du sang sur mes babines et couler dans ma gorge. Il est rapide, l'enfoiré. On traverse le champ en quelques secondes, on arrive près des immeubles et on se retrouve dans une petite cour avec des murs en béton, tout est gris, je vais te bouffer. Tu bouges pas ? T'as bien raison, t'es foutu de toute façon. Petit minou, t'es minus, t'as l'air tout chétif ; de toutes petites pattes. Les miennes sont énormes. Une toute petite truffe : la mienne est... Une toute petite tête, une petite... chatte. Je vais te déchiqueter, tu me dégoûtes... Je m'approche doucement, tu miaules... Mioaooouuu... Miaaoooouuuu... J'avance encore, Miaooouuuuuuuu.... Et encore... Là, tu réagis, tes poils se hérissent : MOUzzzZZZ, MOUzzzZZZZZZ. Tu me fais pas peur, je vois rouge, j'ai envie de tuer, de te crever, te crocheter. Et puis c'est quoi ces conneries comme quoi les chiens sont censés voir en noir et blanc ? Minou, t'en as plus pour longtemps et tu le sais, j'approche... doucement. Tu te blottis un peu plus dans le coin.
Ça sent la trouille, la trouille, à plein museau… T’inquiète, t’en as plus pour bien longtemps… Merde, c’est quoi ces gamins dans mon dos ? Ils vont tout foutre en l'air ces connards avec leur sens de la justice. Je me retourne, OUUUUUAH, ils font un bond en arrière, je saute sur ma proie, je l'attrape directement à la gorge, mais cet enculé de minou, il me déchire la truffe d'un coup de griffe, je me retrouve sur le dos, et lui qui se défile. "ATTENDS MINOU, T'AS RENDEZ-VOUS AVEC MOI, T'AS RENDEZ-VOUS AVEC TA MORT ! " Je bondis, je me déchire un passage à travers les pattes des quatre morpions, AHHH, AHHH, AHHH, AHHHHHH, AHHHHHHH, je le rattrape, lui saute dessus d'un bond, lui mords l'échine, je vois rouge, je le secoue dans tous les sens, le fracasse sur les gravillons, tiens et tiens et prends ça ! J'enfonce mes crocs à travers la fourrure de son cou. CA Y EST, T'ES FOUTU MINOU ! T'ES FOUTU MINOU ! ORDURE.
Les gamins hurlent, me lancent des pierres. Aie, une pierre me touche au flan, l'autre au sommet du crâne. Aie. Je m'en branle, je t'ai niqué, Minou, JE T'AI NIQUÉ.
Une bonne moyenne
Ça faisait à peine 3 ou 4 heures
que j’étais au volant,
il me restait encore au moins
2000 bornes à faire,
et déjà, je sentais l’ennui,
un ennui profond, s’emparer de moi.
J’étais dans le désert et la seule radio
que je captais, c’était la station country du coin.
La country, ça va bien, à petites doses, et encore,
faut voir de quel genre de country on parle.
Enfin bon, j’étais au milieu de ce putain de désert,
toujours le même paysage,
impossible d’aller à plus de 75 miles / heure,
et je commençais à me faire royalement chier.
Et c’est là que j’ai eu cette idée :
t’as besoin de te stimuler les méninges.
J’attrape un bouquin dans la boîte à gants :
E.E. Cummings, et j’ai commencé à la première page.
Une ligne, le regard sur la route, une autre ligne,
au début je roulais pas trop vite
mais j’ai vite trouvé le bon rythme,
et j’ai commencé à prendre
une bonne vitesse de croisière.
Je lisais à voix haute
pour remplir un peu le vide qui m’entourait.
Oaw, les lignes dansaient sur la page,
c’était de l’alcool pur qui me pénétrait dans les veines...
et pourtant, s’il y a un truc qui me fait chier
en général, c’est bien la poésie.
Mais sur le coup, je sentais exactement
ce qu’il voulait dire, comme s’il avait écrit ça
pour moi, là, dans la bagnole.
Par moments je me mettais à rigoler
à voix haute, et juste après,
j’avais envie de chialer...
Moi qui aime pas la poésie, ah !
Plus j’avançais dans le bouquin,
plus j’appuyais sur la pédale
et plus je trouvais ça excellent.
En une seconde, la moitié du ciel
Est devenue noire, noire… et bam…
il s’est mis à pleuvoir,
ça tournait au déluge…
Je commençais à plus bien voir la route,
les essuies-glaces faisaient floc-floc,
mais pas assez vite,
et fallait que je continue,
encore un poème... Tout se mélangeait,
la route, les cactus, les mots, la pluie,
les essuie-glaces, le tonnerre, BBAAAOOUM...
D’un côté, le ciel était rempli d’éclairs,
de l’autre, la lune se levait,
énorme et toute ronde à l’horizon.Si ça c’est pas un message des dieux...
Mon grand-père
aime pas la salade, il dit qu’il est « pas d’lapin »,
il bouffe presque rien de solide d’ailleurs,
et du côté picole, on peut lui faire confiance,
il a de l’entraînement, son p’tit déj’,
c’est un demi et une gauldo, dehors,
sur les escaliers. Il dit qu’il aime pas
le président, ni celui-là, ni celui d’avant,
aucun. Les politiciens, il fait pas confiance,
c’est pour ça qu’il vote pas. Il dit que
même s’il aime bien les films de cow-boy,
les Américains, c’est quand même des cons
et d’ailleurs il a jamais bu de coca
et il en boira jamais. Il dit qu’il a rien
contre les homos, que la télé c’est de la merde,
chaque fois qu’il lit le journal, il se met à bougonner,
« Il prône le père », qu’elle dit ma grand-mère.
Mon grand-père raconte souvent qu’il connaît
plus de morts que de vivants,
et que tous ses copains,
ils sont déjà dans le trou.
Il s’endort devant les jeux à la télé,
mais pour rien au monde
il ratera un match de foot.
Il ira se coucher et mettra le réveil
à 2 ou 3 heures du mat’ s’il le faut,
et puis après il dira « oh, mais c’est pas vrai,
mais qu’ils aillent jouer avec les minimes ! »
Il dit qu’il demandera jamais sa carte de résistant,
que c’est pas à lui de la réclamer,
que s’ils avaient vraiment eu envie
de la lui donner, ils auraient déjà
trouvé son adresse.
Chaque fois que je le vois,
il y a un nouveau truc
qu’il peut pas encadrer
ou qui le dégoûte :
ça c’est un attrape couillon,
et ça c’est bien c’est pour les cons...
mon grand-père, on peut pas dire
qu’il soit du genre naïf.
Sur l’usine,
la virilité
et le reste.
Usine #1
Trop de tout
2 heures du mat’
et on a déjà produit
plus de 25.000 tubes
en carton
empilés pile-poil
sur plus de 15 palettes.
Gégé est très pensif
depuis un moment.
Tout à coup, ça sort :Y a trop de voitures,
trop de bonhommes,
trop de tuyaux.
Trop de tout, quoi.
Usine #2
Des machines et des hommes
Toutes ces journées
passées devant des machines,
à mettre des bouchons sur des bombes
aérosols,
à ranger des tubes
dans des boîtes en carton,
à empiler des barres d’aluminium,
et à rentrer à la maison
les doigts en sang,
abruti par le bruit des machines,
des machines et des hommes.
Tous ces matins à couler du plastique
entre deux plaques de verre,
à se demander si le câble de fer
va encore tenir longtemps,
si le pif vérolé du type
de la machine n°3 va pas finir
par exploser.
Toutes ces nuits
à compter les heures et les minutes
à attendre que le jour se lève
et que le grand manitou soit passé
pour prendre une pause
et aller fumer sa clope
sur la cuvette des chiottes
en repensant à toutes ces journées,
toutes ces journées
passées devant des machines
avec une envie violente d’hurler
et de poignarder le premier connard
qui viendrait me faire chier.
Usine #3
Salade de pommes de terre
J’ai des hémorroïdes,
ah, dis-donc,
quand tu t’fous du vinaigre,
ch’te dis qu’ça pique le cul,
parc’que tu bouffes, tu bouffes,
mais bon, faut bien chier?Moi, y sont à l’intérieur,
d’la grosseur d’un p’tit pois.
Avant, j’connaissais pas ça.
J’peux t’dire que les merguez,
maintenant,
j’préfère les chipos.
Tu m’diras,
j’ai trouvé une crème
carrément EFFICACE.Moi, je les écoute
bien tranquillement
en mangeant ma salade de pommes de terre.
Usine #4
Tu fais bien gaffe
Tu vois, cette agrafeuse,
eh ben, tu fais bien gaffe,
parce que la semaine dernière
y en a un - Roger -
qui s’est estropié.
Une agrafe de dix centimètres,
direct dans la cheville.
« Jésus », que les gars il l’appellent,
maintenant.
Usine #5
Bon-à-rien
Tu sais pas siffler,
tu sais pas péter,
tu sais rien faire, quoi.
Bon-à-rien, va.
Usine #6
/ A QUOI BON /
Prêt-à-porter / la manufacture
de l’écriture / déporter /
grand public / digestion / suc
gastrique /
des poèmes de toutes tailles /
toutes les couleurs /
à la chaîne / matière première /
art plastique / tu parles / polyester,
ouais /
à tout prix / pour tous les goûts /
marketing analytique /
Que l’humain disparaisse /
en douceur / 3 Euros le kilo /
sémiotique de la boucherie /
du fantasme à pas cher /
marketing centralisé / personnalisé /
mais finalement / toujours
la même conclusion /
dans ce monde de machine /
de robots de la pensée /
production ciblée /
l’art pop / poppy / post-prod /
post ? after / création en masse /
profit global /
sensibilité ras des pâquerettes /
Dans ce monde de machine /
À QUOI BON ? /
Oui / finalement /
Écrire des poèmes /
des poèmes ou autre chose /
c’est bien de la connerie /
quand on y réfléchit bien /