Mourir avec un sourire
au coin des lèvres.
Alex Thiltges
- photos à venir -
Table des matières :
- Préface
- Pfffffffffffffff...
- Non mais franchement
- Les voraces
- Meilleurs vœux
- Sur la route
- Rien de tel
- Regardez-le bien
- L’éternel combattant
- Quelle infection
- 7e sans ascenseur
- La statue de la liberté, pour de vrai
- Adoptez-moi
- Le phallus et les fesses de Méphistophélès
- C'est pas beau de mentir
- Un fil ?
- Une vie de chien
- Une histoire de fou
- La petite bête qui monte, qui monte...
- À l'attaque !
- Praha
- Au royaume de la désolation
- Dernière sensation
- Craquement
- Un de ces jours
- Les tensions sont omniprésentes
- Titi et Grominet
- Le meilleur du pire
- Des ronds de graisse
- Number 90
- Question d’optique
- Petit poisson doré
- De notre belle mort
Préface
Vous êtes dans un vol de nuit, un aller-retour Paris-Texas, Texas-Paris, un vol intérieur, à l'intérieur des mots, des images, de vous-mêmes, des cicatrices ouvertes. Juste des photos, des images, des textes, qui sont partis en voyage et qui se sont perdus entre Paris et Austin. Vous êtes aussi au volant d'un char blindé qui se prend un missile dans la carcasse, mais ça vous ne le savez pas encore. Un aller-retour entre des phases de formation et de destruction, plastique, dynamite, etc. Se construire pour se dévoiler. Vive les explosifs.
Arrêt sur image. Parce qu'il semble bien que c'est uniquement quand on s'arrête qu'on prend tout à coup conscience de la nature profonde des choses, des êtres et des mouvements qui nous entourent. Ces moments d'arrêt sont bien rares par rapport à l'action et au speed qui rythment notre quotidien. C'est toujours après les plus longues marches que l'on apprécie la pause. Ces textes sont des arrêts sur image et ces images... le contraire. Ce que je veux dire, c'est que les deux se complètent. Les images ne sont pas très nettes, elles ne sont plus qu'un vague souvenir arraché à la mémoire. Les textes sont là pour boucher les trous, dire ce qui a été oublié, effacé. Quelle image, quel mot, quelle musique nous reviendra au moment où l'on sera confronté à notre mort ? C'est l'essentiel qui nous reviendra, à tous les coups... et qui nous fera esquisser un dernier petit sourire au coin des lèvres.
Assez discuté comme ça, c'en est fini de cette préface de hyène. Maintenant : musique.
Pfffffffffffffff...
J’étais là en train d’écrire
mes réflexions profondément
pessimistes
sur l’état actuel du monde,
quand le chien du patron
est monté sur la banquette
et s’est allongé tranquillement
contre moi,
la tête posée sur ma jambe.
Il a poussé un profond
pfffffffffffffffff...
Il est comme moi,
il a laissé ses illusions
de côté
pour ce soir.
Vive la modernité
On est tous assis sur le porche.
Il est deux heures du mat',
clac, lumière
il fait une chaleur étouffante.
Des petites clochettes scintillent
plus de lumière
dans les arbres, ding, ding.
Ça fume, ça picole, ça discutaille.
clac, lumière
Toutes les cinq minutes,
la lumière s'éteint
plus de lumière
et il faut lever la main
pour réactiver le capteur.
clac, lumièreEt vive la modernité !
Non mais franchement
il était pas dix heures
du mat’
qu’elle était déjà
en train de gueuler :
« Mais quand même,
c’est pas un garage, einh ?
Non mais franchement,
c’est une douche ou un garage ?
C’est n’importe quoi, ouais... »
Le patron de l’hôtel essayait
vaguement
de la calmer.
Encore allongé
bien au chaud
au fond de mon lit,
je l’ai entendue
qui ruminait
toute seule
en remontant
les escaliers :
« Non mais franchement,
c’est vrai, quoi,
un vélo dans une douche,
faut pas exagérer quand même,
il a qu’à le foutre dehors,
son vélo. »
J’ai tiré la couverture
sur ma tête
et je me suis rendormi,
un petit sourire aux lèvres.
Les voraces
Ça fait deux ou trois jours
qu’il y a des moustiques partout.
Il a plu et les oeufs sont en train
d’éclore de tous les côtés.
C’est des voraces, je peux te dire que
quand ils te piquent ça démange quelque
chose de bien. Moi, j’ai rien contre leur
donner un peu de mon sang, mais ces
bâtards, ils peuvent pas s’empêcher
de t’injecter un peu de leur poison,
un truc qui te fouette le sang.
Pas vraiment moyen d’être copain.
Hier, j’étais en train de regarder
un bon film de cow-boy -
The Lonesome Dove, tout simplement
incroyable - allongé par terre, torse nu.
Y en a un qui me bouffait depuis
un bon moment, putain, je me suis dit,
toi, je vais te faire la peau, toi, je vais
te... j’étais à quatre pattes, AH ! le voilà !
Et merde, raté... hum, où qu’il est, l’enfoiré ?
Ah ! Encore raté... En plus de ça,
il est rapide. Pas moi.
Je suis à moitié endormi ; cette chaleur,
ça t’abruti la tronche.
Chaleur ou pas chaleur, j’ai fini par me calfeutrer
sous la couverture dégueulasse qui traîne
par terre depuis des mois, je transpire
à grosses
gout-
tes,
mais bon sang, faut savoir ce qu’on veut aussi...
Je finis par me lever pour aller pisser et qui je
vois sur le rideau de la douche ? Mon ami
Dracula.
Toi, je vais pas te louper. Je m’approchetout
douce
ment,
et VLA !
DANS LE MILLE !
AhH ! j’ai du sang plein les doigts ! AhHH !
mais c’est mon sang, bon sang !Spèce de... UN DE MOINS !
Là, ce soir, je suis en train d’écrire, peinard,
et je me fais tranquillement bouffer, hop, un
sur l’orteil, un sur la cuisse, le mollet, ailllle-tche,
des gros chtucs, ailllll-leu ! Un, deux, trois au genou...
et vlan, le pied droit ; j’ai adopté une nouvelle stratégie :
je les laisse bouffer, qu’ils se régalent, les voraces.
Je repense au film, et à Harry, le cow-boy
qui se fait amputer de la jambe droite
à cause de la flèche empoisonnée d’un méchant indien...Mais de quoi je me plains au juste ?
Meilleurs vœux
Fabrice était tout excité derrière son bar,
il balançait des capsules de bouteille
sur les ballons en plastique « An 2000 ».
Il sortait des petites blagues,
bref, il faisait le malin.
Un ballon énorme s'est détaché,
Fabrice s'est empressé de le ramasser
pour le balancer à la gueule d'un client
assis au bar.
manque de bol, le ballon a ricoché
sur une grande pile de verres,
Ping, PANG,
PRRRKRCH,
ça tombait de tous les côtés,
du verre cassé en veux-tu, en voilà.
Il a eu l'air bien penaud, le Fabrice...
Tête baissée, il ramassait honteusement
les morceaux, pendant que la patronne
lui faisait des
« Non, mais c'est pas vrai ! »
Un pilier de comptoir a commencé à s'y mettre :
« Tu veux pas aller casser chez toi, non ? »
Son allier gauche a enchaîné :
« En plus, il boit de l'orangina !
C'est ça qui rend fou ! »
« Tu devrais aller faire animateur
chez Disney, le dimanche ! »Finalement,
et malgré tout ce qu'on avait pu dire,
il y avait de grandes chances,
pour que l'an 2000 ressemble étonnamment
à toutes les années précédentes.
Sur la route
- Des fois, c'est vrai
qu'il faudrait apprendre
à fermer sa gueule.
- Offf, Paraît que
pour devenir centenaire,
faut justement pas trop
prendre sur soi,
alors, bon...
- Ouais... C'est encore
loin, Austin ?
- Ben, à cette vitesse,
on a le temps.
Rien de tel
Rien de tel qu’une petite
GDB
pour se remettre en bonne
condition physique et
morale.
Voilà l’état d’esprit :
à mi-chemin entre
l’envie de se tirer une balle
et l’extase absolue.
Arriver à s’approcher
un tant soit peu
de la cruauté, de l’horreur
et de la beauté absolue qui
anime l’humanité.
Regardez-le bien
Regardez ce barbare
venu des plaines de l’Est,
regardez-le piller et violer
vos femmes,
vos enfants,
regardez sa barbe
tachée de sang,
ses yeux exorbités
qui hurlent
la terreur,
ses mains calleuses
et velues,
son oreille et la moitié
de sa joue tranchées,
regardez le sang
coagulé,
oui, regardez-le bien
le barbare
en train
d’esquisser
un petit sourire.
L’éternel combattant
Mon grand-père
prend au sérieux
les plus petits
détails.
Il devient furieux
si quelqu’un
a le malheur
de lui servir le café
avant d’avoir
d’abord mis
le morceau de sucre
au fond de la tasse.
Ma grand-mère le sait bien :
il s’agit pour lui
d’un principe
fondamental
sur lequel repose
toute sa philosophie.
Quelle infection
Toutes ces bestioles écrasées
au bord de la route,
quand-même...
Je vais au boulot, et c’est tous les
jours la même histoire :
que ce soit un lapin ou un chien,
les tripes à l’air,
une biche, la face complètement
explosée, un chat tellement énorme que
j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un lionceau,
son estomac tout gonflé par la chaleur,
un armadillo, un raton laveur, la mâchoire
tout aplatie sur la chaussée,
ses petites dents éparpillées de partout,
un écureuil déjà tout sec, et un rapace
qui plante son bec dans les tripes
d’un corbeau qui remue encore vaguement...
Triste et cruelle nature, ouais,
cette satanée compassion s’empare encore
une fois de moi. Chaque fois que je croise un
nouveau macabé, je porte l’index et le
majeur à la tempe en signe de respect.
J’arrive en haut de la colline et je vois encore
un truc tout déchiqueté au milieu de la route.
POUUUAAHHH, saloperie de putois !!!
Quelle infection ! Le salopard, il avait bien eu le temps
de macérer dans son jus. POOOOUUUUAAAHHH,
j’ouvre toutes les fenêtres…
charogne… des fois… on a bien ce qu’on mérite.
7e sans ascenseur
Des fois, c’est juste comme ça,
pas de pourquoi ni comment.
Il a demandé du feu
à une passante
et elle lui a répondu
qu'elle en avait,
mais chez elle.
Il a dit d'accord et ils sont
montés dans son appart' ;
elle habitait au 7e
sans ascenseur.
Elle lui a allumé sa clope,
il a dit merci
et il s'est barré,
comme ça.
La statue de la liberté, pour de vrai
J’étais bloqué à un feu rouge
quand je l’ai vue, érigée à l’intersection,
avec tout son attirail : couronne
sur la tête, robe verte et constitution
dans la main droite.
La statue de la liberté, pour de vrai.
Elle tenait dans sa main gauche
un panneau sur lequel on pouvait lire :
Votez, aujourd’hui,
VOTEZ !
Il faisait un froid de canard, un vent
à vous frigorifier sur place. Elle avait
les mains toutes bleues, mais c’est pas ça qui
l’empêchait de sourire de toutes ses dents
à tous les conducteurs qui croisaient
son regard. Ça lui faisait vraiment une tête
de cinglée, et ça n’avait pas l’air
de la gêner le moins du monde.
Au contraire !
On voyait bien qu’elle avait la profonde
conviction d’accomplir un geste vital
pour la survie de la communauté.
Notre sauveuse, quoi.
VOTEZ !
Non seulement j’avais pas la moindre envie de
participer à ces élections, mais en plus,
en tant que résident et travailleur clandestin
sur un sol étranger,
j’aurais bien aimé voir sa tronche si je lui avais
expliqué mon cas.
Liberté, liberté chérie...
Le feu est passé au vert et j’ai enfin
pu rentrer chez moi. Il y avait deux bagnoles
de flics, sur le parking, le proprio, son assistante,
et un Mexicain à la peau basanée, tête baissée.
J’ai capté ce qui se passait quand j’ai vu
tout le merdier
empilé derrière lui : un vieux matelas, un cheval
en bois, une lampe, un tapis, un sommier, une plante
verte, des chaises, un vieux canapé bleu, des sacs
plastiques, des tabourets, une table, une chaîne
stéréo...
Il venait de se faire expulser.
Tout le monde s’agitait autour de lui, la police,
les gars de la maintenance qui sortaient ses affaires.
La table et les chaises et la lampe et les sacs
plastiques n’avaient pas l’air tranquilles non plus
sous ce ciel tout gris qui menaçait de leur
tomber dessus à tout moment.
Le type restait planté là, tête baissée,
à penser à la pluie glacée qui allait tomber sur sa chaîne
toute neuve.
Il allait falloir trouver un coin au chaud pour la nuit.
J’espionnais la scène de chez moi quand j’ai vu
un type de la maintenance se pointer avec sa trousse
à outil. Il perdait pas de temps au moins :
il était déjà en train de changer la serrure. Lui aussi,
il avait la peau basanée. Dog eat dog,
pas de pitié, c’est comme ça, toujours, avance ou
crève et si t’as la jambe cassée en plein désert,
prie pour qu’on t’achève.J’ai repensé à la statue de la liberté,
à ses dents blanches et à son grand sourire optimiste.
Adoptez-moi
- Si vous pouvez pas
me dépanner
d’une petite pièce,
messieurs dames,
adoptez-moi !
Je mange moins
qu’un doberman
et en plus,
je laisse pas de poils
sur le tapis.
Le phallus et les fesses
de MéphistophélèsMais si, mes doux amis,
la vie EST belle,
belle, belle et les oiseaux
sont si craquants,
les petits chats si
mignons,
si mignons qu'on a envie
de les prendre dans ses mains
et de leur tordre le coup,
crac, c'est moi le diable,
Ahh
AH, AHH, AHH
AHHH, AHHH, AHHH,
AHHH, AHHH, AHHH, AHHHH !
le pire de vous même,
regardez-moi, je suis votre
affreux reflet !!!
Faites-moi confiance, je vais réaliser
chacun de vos rêves,
chacun de vos rêves, AHH, AHHH !
Ah, vous aimez les belles femmes
lubrifiées
à la mamelle plastique ???
Je vais vous en donner,
j'en ai plein la culotte...
Promis, Je vais délicatement vous
enfourcher cette cervelle ramollie
par des millénaires de
mensonge et de bouffonnerie
a l'eau de rose.Ahhh... vous voulez des fleurs
Bleues ?
C'est pas beau de mentir
À chaque fois qu'un type me demande
« un franc ou deux »
et que je fais non de la tête,
j'entends une voix qui me dit
d'un ton accusateur :
« Menteur ! Espèce de menteur ! »Sûr que c'est pas beau de mentir...
- Un fil -
- 1 -
J'ai trois ans
et demie
et je sors
mon casse-croûte
à la fraise
à l’abri du vent,
sous le préau.
Humm, c'est bon...
Tout à coup,
j'entends un
CLOC !
qui résonne
dans toute ma tête
et je mords dans
quelque chose de dur.
Je crache de la mie de pain,
de la salive et du sang
et je dois bien me rendre
à l'évidence :
je viens de perdre
ma première dent de laie,
celle qui ne tenait plus
qu'à un fil.- 2 -
Ben quoi, vous avez
jamais
perdu une dent dans un rêve ?
Vous savez, symbole
d’argent,
de sexe,
Ça dépend du son de cloche,
du point de vue. Aujourd’hui,
j’ai 76 ans, je viens
de perdre ma dernière
vraie dent, le genre
truc qui vous rappelle
des souvenirs,
qui vous fait retomber
en enfance
et qui vous chuchote
dans l’oreille
que la vie
n’a jamais
tenu qu’à
un fil.
Une vie de chien
Je suis un vieux chien
galeux
qui n’a plus de papa
ni de maman,
qui passe son temps
à se gratter jusqu’au sang,
à arracher furieusement
ses croûtes.
Tout le monde dit que
je suis une infection,
« Pouah, quelle charogne ! »
Mais oui, je sais bien
que je pue l’ordure,
faut trouver le manger
là où il est.
Vie de chien,
chienne de vie,
qu’ils disent.
Qu’ai-je fait de moi,
de ma classe, de mon style,
de ma dignité de prince,
de mon âme canine
que je croyais sans égal ?
Il faut bien se rendre à l’évidence :
Je ne suis plus
qu’un vieux chien
galeux
qui n’a plus de papa
ni de maman.
Une histoire de fou
J'arrive à l'école ce matin,
à la bourre, comme d'habitude.
Je fonce vers mon bureau,
j'attrape mes livres
et qu'est-ce que je vois sous
ma pile de manuels scolaires :
MON CAHIER DE NOTES !
Mon cahier de notes
qui avait DISPARU
IL Y A BIEN DEUX MOIS DE ÇA...
Il m'attend là, tout tranquillement,
comme si de rien n'était.Ce cahier, il avait disparu tout
aussi mystérieusement
qu'il était revenu :
je vais aux chiottes, mon cahier sous le bras,
je le pose sur le porte-rouleau,
et évidemment, je l'oublie.
J'y repense deux minutes plus tard,
je fonce... plus rien...
disparu.
L'école était pourtant complètement
déserte à cette heure-là.
Je cherche partout...
Est-ce que c'est pas
la fatigue
qui me jouerait des tours, des tours
de passe-passe ?
Ou alors tout simplement la folie qui
s'emparerait de moi ?Je rentre à la maison en repensant
à tous ces mystères de l'existence,
tous ces mystères qui meublent notre
quotidien. À la radio, ils parlent
d'une femme qui quitte son mari
sans aucune raison apparente...
avant de mettre au monde un enfant
qui ne connaîtra jamais son père...
qui deviendra par la suite un peintre très
renommé... qui... Je n'écoute qu'à moitié.
Tous ces mystères...
une histoire de fou, oui.J'arrive chez moi, j'enlève mes pompes
et j'écoute les messages sur mon répondeur :
- Allô, c'est Sam. Là, je bosse pour un garage.
Si tu connais quelqu'un qui cherche une bagnole,
tu me l'envoies : 600 balles dans ta poche. Mon numéro :
461-5698. Allez, à bientôt.
Tuuuuuuuuuuuut
- Allô, c'est Amy. Qu'est-ce c'est que ce message
tout bizarre que t'as enregistré sur ton répondeur ?
On comprend même pas ce que tu dis.
Alors, ça, c'est la meilleure : je n'ai JAMAIS
enregistré de message. Sérieux...
Putain, je suis crevé.
Tuuuuuuuuuuuut
- Allô, mon amour, je sens ton odeur. Tu dors ?
C'est la voix chevrotante d'une vieille, vieille femme
que je ne connais ABSOLUMENT PAS...
Je te sens près de moi, ta peau est si douce,
Dieu te protège... Je prie pour toi, mon amour.
Je t'aime.
TuuuuuuuuuuuutJe repense à un livre que j'ai lu
il y a des années de ça, un truc sur l'île
de Pâque, l'Atlantide, l'inconscient collectif.
Tous ces mystères irrésolus...Cette fois c'est décidé :
je vais me la faire,
cette sieste.
La petite bête qui monte,
qui monte...Des fois, pendant que tu dors
au bord de la piscine,
les fourmis rouges grimpent
dans ton petit trou du cul,
sérieux, et elles remontent
par le système catalytique,
elles montent, elles montent,
jusque tout en haut, jusque dans
ton cerveau, et elles prennent les
commandes.
Elles commencent à gérer la
situation : elles te font faire des
trucs pas croyables, dire des
saloperies immondes...Moi, je les reconnais au premier
coup d’œil maintenant,
ceux qui ont des fourmis
dans la tour de contrôle.
À l'attaque !
Le chien du patron,
il aime
vraiment pas
quand les clients
lèvent le ton et
commencent à s'engueuler.
Il les sent venir,
il les flaire,
les embrouilleurs.
« JE VAIS TE BAISER LE CUL ! »
que le Gégé s'est mis à gueuler.
grrrrrrrrr...
GRRRRRRRRRR...
Il a pas cherché à comprendre
le clébard
OUAH ! OUAH !
il est parti à l'assaut
les oreilles au vent,
OUAH ! OUAH !
je ne redoute et ne crains
rien
ni
personne,
qu'il s’est dit
avant de planter
bien profondément
ses canines
dans le mollet
tout sec de Gégé.
Praha
Le vieux lève les yeux
de sa casserole de soupe :
- Pissar ?
- Si, si, que je lui réponds.
Il me montre
la direction
du doigt.Finalement,
faut croire
que d'une manière
ou d'une autre,
y a toujours moyen
de se comprendre.
Au royaume
de la désolationJe l'ai vu
l'an 2000,
je peux vous le dire :
des tonnes de bouteilles
explosées,
des cartons
déchiquetés,
le royaume
des éboueurs,
le royaume
de la désolation.
J'ai aussi vu
un handicapé
se lever lentement
de son siège
et chanter tristement :
happy new year, happy...
et c'est pas des conneries.
J'ai vu le ciel se lever
sur une odeur d'urine
et de vomi,
oui, j'ai vu le ciel
se lever
sur une journée
comme les autres.
Dernière sensation
- Laissez-moi ! laissez-moi !
Ils restent de marbre,
ils ne me répondent
même pas. Ils me font mal
avec leurs grosses mains,
les salauds.
Ça fait rien, je les implore :
- S’il vous plaît ! S’il vous plaît !
Je vous en prie, donnez-moi
encore une minute,
je ne vous demande pas grand-chose :
UNE MINUTE !
Rien à faire, ils m’attachent sur cette
grande pierre toute froide,
ça y est,
l’un d’eux me met son grand
couteau
sous la gorge.
Je tremble du haut en bas,
ma mâchoire se crispe.
Je ferme les yeux.
Rien à faire, j’arrive pas
à y croire,
et pourtantTchac.
Craquement
Aujourd'hui,
j'ai senti mes pieds
craquer dans la neige :
cccrrc, cccrc...
Des enfants
faisaient du traîneau au loin.
cccrrc, cccrc...
Finalement, ce sont les petites
choses insignifiantes, de rien
du tout, qui vous restent.
micro-macro-cccrrc, cccrc… que
le grand Cric me croque,
le reste, le reste…
cccrrc, cccrc...
C'est avec émerveillement
que j'ai regardé l'auréole
jaune et fumante
s'enfoncer
dans la neige, hummm…
comme quand j'étais petit.
Un de ces jours,
ça va mal se finir,
ouais, c'est plus que
sûr.
En tout cas,
en attendant, la vie
a toujours le dessus,
aussi bizarre que cela
puisse paraître, la vie
a toujours le dessus,
in chahala,
avec tout l'ennui,
la distance,
l'espoir et le désespoir
sexuel,
la soif et l'envie,
la terreur,
les coups de nerfs,
on connaît tous ça, einh,
et pourtant, on se réveille
encore le matin,
prêt à affronter une nouvelle
journée.Si la lâcheté est source de survie,
le courage est la reine des coches.
Les tensions sont omniprésentes,
elles sont bien réelles et dégénèrent bien souvent en tragédies. Des scènes d'une sauvagerie assez étonnante. Un homme et une femme tiennent l'un à l'autre à tel point qu'ils sont prêts à se livrer à un combat sans merci dans le seul but apparent de pouvoir poursuivre un peu plus profondément leur relation désespérée. Il s'agit bien souvent d'un combat à mort, l'un des deux partenaires devra y laisser sa peau. La plupart du temps, le combat se généralise, comme un cancer, et l'entourage ne se fait guère prier pour entrer dans l'arène et prendre part à l'action. Les spectateurs interviennent à leur guise et changent les données du scénario par leur simple présence. Ainsi, toute relation sexuelle figée au sein d'un couple est aussi une relation potentielle pour une tierce personne. Chacun endure ses propres désirs et ses propres fantasmes et en profite pour faire payer à son partenaire. Car c'est bien de sexe et de bestialité qu'il est question.
Le sexe et la morale.
Je suis un mammifère, un être humain, un homme qui a suffisamment vécu, pleuré, ri et souffert de ses relations avec d'autres mamifiers pour pouvoir utiliser la première personne du singulier, pour exister à part entière en temps que « je », pour entrer sur la piste et faire à son tour preuve de grotesque.
La soirée au Ranch 51 commence assez brutalement. Vous vous en souvenez ? Ce genre de musique, ça vous met rapidement en transe. Ajoutez à ça une bouteille de Four Roses, des poupées barbies en minijupes, des lumières kaléidoscopiques... De quoi devenir timbré en moins de deux. Je me dandine du mieux que je peux sur la piste. C'est bondé de monde ce soir, les corps s'entremêlent, se frôlent, se caressent. Moite. Transpire…grosses gouttes... Regarde en l'air… les balcons grouillent de monde. Au milieu de l'arène avec les lions. Oh, ça me fout le tournis, vlan, je me vautre au milieu de la piste, les bras en croix. Regarde avec un sourire hébété les gens qui me montrent du doigt : je vous aime tous, je vous aime, si vous saviez comme je vous aime en ce moment ! Je vous comprends tellement ! Que vous êtes beaux avec toute votre méchanceté, votre bassesse, avec vos désirs, vos illusions, votre vulnérabilité, que vous êtes beaux ! Spécimens de la race humaine, je vous aime !
Mais je sais bien que ça va vite me passer.
Pfffff, j'ai trop bu.
Voilà déjà une espèce d'animal qui me piétine et qui rage de m'avoir trouvé sur son chemin. C'est qu'il essaye de danser, le gredin. Il gesticule ses bras dans tous les sens. Oh, mon dieu, deux gorilles se ruent sur moi. Ils ont des Bombers bleus, des casquettes Nike. D'un geste vif, ils me soulèvent du sol, mais qu'est-ce qui m'arrive ? Pas le temps de dire ouf que je me retrouve entre les deux loustics. Ils me traînent comme un vulgaire sac de pomme de terre à travers la piste, et me voilà maintenant sur les épaules du plus costaud, mon dieu, je n'ai même pas la force de réagir.
Il m'éjecte sur le trottoir. Je le vois qui me pointe du doigt. Des mots sortent de sa bouche, mais je ne comprends rien ; il doit parler une autre langue.
Brrr... C'est que ça caille ici... Ça caille méchant... Et ma veste qui est au vestiaire avec mon portable, avec tout mon blé.... Humm... j'ai plus qu'à attendre là sur le trottoir, jusqu'au petit matin. Humm... j'ai le vomi qui me remonte. Tu parles d'une humiliation ! Bravo... Attendre que ça passe. Je sais pas si vous avez déjà remarqué, mais tout finit toujours par passer, et je ne veux pas parler uniquement des mauvais moments.
Tensions, sexe et violence, Darwin, tout se mélange, Hobbes, les loups pour les loups et pour les hommes, pendus à la plus haute branche, mammifères, morale, bestialité, encore une fois, c’est pas moi le roi de la jungle ce soir.
Titi et Grominet
Oh, regardez
ce petit oiseau
qui me tourne le dos,
tout recroquevillé
sur lui-même.
Moi méchant matou,
moi griffer toi
de haut en bas,
croquer ton coup, crac,
t’avaler toute crue,
mais non,
je ne le ferai pas ;
je me dégoûte déjà
assez comme ça.
Je repense
à Titi et Grominet,
et je m’envoie un petit sourire
que je réprime dans la seconde
qui suit : « stop,
il y a vraiment pas
de quoi rire. »
Je ne vais même pas
essayer de lui caresser
les plumes.
Non, pas prêt à payer le prix,
je vais faire comme elle,
je vais lui tourner le dos et
roupiller sur mes remords,
hummmmm...
Le meilleur du pire
La journée avait mal commencé. Un élève m'avait tapé sur les nerfs et ça avait suffi pour me saper complètement le moral.
J'avais deux heures devant moi avant le prochain cours, alors je suis allé faire une longue ballade dans les bois. Je suis descendu vers la rivière en faisant quand même un peu gaffe aux serpents à sonnette. Il y avait une biche morte au bord de l'eau, une patte en moins, et dans un état de décomposition bien avancé.
La vie ne fait pas de cadeau, enfin pas tout le temps.
J'ai continué mon chemin et je me suis assis au bord de l'eau. Quel calme, et cette eau bleu émeraude... Je suis resté comme ça un bon moment à me faire chauffer les yeux sous ce beau soleil de février. Je me sentais calme, un calme redoutable. Finalement, je suis remonté à travers les rochers et les broussailles.
Quand je suis arrivé en cours, les petits sixièmes m'attendaient. C'était la fin de la journée et ils étaient complètement excités. Alors comme d'habitude, on a commencé le cours par un petit exercice de respiration :
- Mettez votre main sur le ventre et respirez à fond. Sentez bien votre ventre se gonfler.
Ils sont géniaux les petits, parce que quand on fait un truc comme ça avec eux, ils marchent à fond. Ils adorent.
- Allez, maintenant, on va se décontracter la nuque et les épaules.
J'avais complètement oublié, mais ce jour-là, ils devaient présenter leur exposé. Les garçons qui avaient choisi Jeanne d'Arc y sont allés à fond les manettes : ils avaient apporté des costumes, armures, casques, épées, la totale. Ils ont joué le procès de Jeanne avec toutes leurs tripes, tout leur humour. À la fin, tout le monde a applaudi. Ensuite, trois filles on fait une présentation du Tour de France. Elles rigolaient et tout le monde les écoutait d'un air très sérieux. Elles y mettaient tout leur enthousiasme. Je les regardais avec un grand sourire, je ne pouvais plus m'empêcher de sourire, ma bouche s'ouvrait de plus en plus grand. Je les regardais tous, complètement émerveillé. On était tous ensemble, I am you, as you are me, as I am he and we are all together. La biche crevée, ces enflures d’élèves, parents, les ex et les futures, les vivants et les morts. Oui, on était tous ensemble, ils étaient tellement excellents que j'en ai eu les larmes aux yeux.
J'ai essuyé mes larmes discrétos, parce quand même, ça se fait pas de se montrer dans un état tellement vulnérable. C'est vrai, non ?
Des ronds
de graisseLes baffes dans la
gueule,
et toute la tristesse,
je le sais maintenant,
que c’est ça qui se
transforme en
graisse.
Depuis que j’ai
perdu
mes amis, mes proches
et mes illusions avec,
j’ai pris des kilos.
D’année en année,
ça se compense tout ça,
on comble le vide
comme on peut.
Ouais, les baffes dans la
gueule,
et toute la tristesse :
des ronds de graisse,
autour de la taille...
Du bide
qu’ils appellent ça... tu parles !
Moi, je vais te dire, c’est cette
tristesse, lentement,
lentement
condensée en graisse,
qui s’enroule autour de notre cœur,
de nos artères, qui finit
par nous en boucher un coin,
et qui nous fait TCHAC
un beau matin, au moment
où on s’y attend le moins,
l’infarc-
tus
final,
le coup de maître, celui
qu’on attendait depuis le début
et qui nous prend en traître.Dolce vita,
c’est à chaque minute
que tu nous quittes.
Number 90
Trois heures de l’après-midi, et mon estomac
crie famine :
- Bon, j’ai faim, A tout à l’heure.
La vérité, c’est que je meurs d’envie de
manger un burger. Et que le fait d’être marié
à une végétarienne “ fait pratiquement de moi
un végétarien. ” Je m’installe au
All American Burger, sur Sunset.
Et j’attends patiemment mon combo burger-
fries-and-coke à $4.50. Je suis number 90.
All American Burger ! Quelle bonne blague !
All Hispanic Burger, ouais !
Même le cuistot, il a la moustache noire. Pas de doute,
je suis le seul gringo. All American ! l’ironie du
sort ; oui, les wet-backs reprennent la terre qui leur a
été volée. Pas par la force et la brutalité,
mais lentement, calmement, progressivement,
ils repeuplent leur ville.
- Number 90 !
Ah... pas trop tôt. Je me jette sur le burger.
Hum... Pas mal... Je lis vaguement un journal
local, plus question de m’occuper l’esprit qu’autre
chose. C’est là que j’entends deux petits Mexicanos
se marrer. Je les mate, ils me matent. Einh ? Quoi ?
Je jette un coup d’œil sur mon burger, et
qu’est-ce que je vois, là, juste en face : un
museau,
ÉNORME,
collé à deux doigts de mon hamburger. Holly shit !
Mon cœur s’arrête de battre un moment : un énorme
clébard... Énorme et tout noir. Et quand je dis énorme...
vraiment... gigantesque... style... doberman...
en plus grand... la salive aux babines... il s’apprête à
en-gueuler mon burger. Ah, non... certainement pas...
Une semaine que j’ai attendu pour me faire ce
morceau de barbaque. Et c’est tout juste si je dois pas
me le bouffer en cachette - “ marié à une végétarienne... ”
Je sais pas lequel de nous deux est le plus affamé,
gros Médor. Le cleps me regarde d’un air triste et
résigné. Il a compris qu’il a affaire à un gros bâtard
et n’insiste pas. Ça l’empêche pas de s’installer
à mes pieds,
pas rancunier pour un sou le toutou. Les Chicanos
à la table d’à côté continuent à
glousser. Médor et moi,
on garde notre sérieux,
on sait qu’il y a des choses
avec lesquelles
faut pas déconner.
Question d’optique
Au moment de payer mes K7 vidéo, le petit
jeune avec ses lunettes à la Buddy Holly m’annonce
que j’ai une K7 en retard depuis trois jours.
- Quoi ? Laquelle ?
- Sopranos.
- Impossible, je l’ai déposée dans la boîte, là, samedi
soir. Je m’en souviens très bien.
- C’est pas ce qu’il y a écrit sur l’écran, là... L’ordi peut
pas se gourer...
- Bon écoute, j’ai répondu, tu peux pas aller vérifier
dans les rayons, parce que franchement, c’est
forcément une erreur.
Le type a levé les épaules avant de tourner les talons
et il est allé voir dans les rayons.
Écoute, Buddy, que je lui fais, enlève tes sales lunettes.
Là, je lui fous une énorme mandale dans la tronche,
la tête valse à droite, les lunettes dégagent.
Et tchac, je lui crève un oeil avec le tournevis
que j’avais dans la poche depuis ce matin. Le liquide
optique se mêle au sang et s’écoule entre ses doigts, le long
de sa joue. Je lui fais, avec les traits tirés, à la Bogart :
- Tu vois Buddy, aujourd’hui, je suis grand prince. Alors
si tu veux pouvoir continuer à voir des vidéos, si tu tiens à
ton deuxième et dernier oeil, tu vas me retrouver cette K7,
TOUT DE SUITE.
COMPRIS ?
J’étais perdu dans mes rêves quand mon Buddy Holly
est revenu avec la vidéo des Sopranos dans les mains :
- Ben oui, vous aviez raison, on a dû la remettre dans
les rayons sans l’enregistrer, par erreur. C’est coup de bol, einh ?
Il croyait pas si bien dire. Il se doutait peut-être de rien
mais il l’avait échappé belle.
Petit poisson doré
Je mangeais des petits poissons,
des golden fish,
ces saloperies de crackers
tout salés,
quand tout à coup
je vois le petit
détail
révé
lateur :
le petit poisson que je vais mettre
dans ma bouche, croquer, saliver et
avaler, ce petit poisson de
rien
du
tout,
il a un petit sourire !
Sérieux.
Ils ont eu le culot
de lui faire un petit sourire.
Là, évidemment, j’imagine ses yeux
bleus et sa voix d’ange qui me susurre :
« mange-moi, mange-moi ! Je suis fait
pour ça, allez, fais pas la tantouze, tu sais
TRES BIEN que les meilleures choses
ont une fin. »Je ne me suis pas fait prier.
De notre belle mort
Paris, Austin, Chesterfield,
des années de bougeotte, entre deux,
un tour à Praha, Berlin, London,
Nord / Sud / babord /
tribord, Paris, Roma, Krakow, Barcelona, Grenada,
Paris, encore Paris et Warsow, Endinbourgh,
Dublin, San Francisco, Paris, toujours Paris,
Athènes, Austin, Paris, toujours Paris et Gisors
Saint-Avold, Clairvaux-les-lacs et Causse-et-Veyran,
Paris,
roulez jeunesse,
passé ma vie
à lui courir après, à essayer de comprendre,
Après trois ans de Texas,
fini, je fourre tout dans la caisse,
laisse la moitié sur place, rien à foutre,
le cœur léger et lourd à la fois,
début d’une nouvelle histoire, fin.
L’aventure : frontière, conquête de
l’ouest, traversée du continent,
même pas d’indien, juste des cactus,
des arbres morts, du sable, la mort dans l’âme ?
et une question : “qui sera le prochain sur la liste ?”
Pas d’indien mais c’est pas grave : la flippe
au ventre quand même. Tout le fourbi
dans la caisse, pas grand-chose une vie,
la Pontiac tient la route malgré ce putain
de voyant qui s’allume orange, désert,
vide,
ça rime à quoi
la vie ?
90 miles à l’heure, à la recherche d’un monde
meilleur,
le prochain sur la liste,
Go West Young Man,
pas de radio dans le
désert.
Un monde meilleur, brûler, courir, explorer, rouler
ma bosse, me donner vaguement l’impression
d’avoir fait ce que j’avais à faire et l’espoir
grotesque
d’être prêt à confronter ma mort sans regret.
Tu parles.Le paysage californien,
c’est la force, la douceur et le calme
associés. L’harmonie des formes et des
couleurs. Les palmiers qui se découpent
sur le ciel bleu, les bougainvilliers fuchsias
qui rayonnent sur les murs en béton, qui me
chuchotent
à l’oreille : “c’est qui le prochain sur la liste ?”
les bananiers, les orangers, le gazon,
des arcs-en-ciel de
fleurs. Ils veulent vous faire croire au bonheur
et à l’éternité, mais aujourd’hui,
je me rends bien compte que j’ai affaire
à des puissances trompeuses, je les regarde
dans la lumière dorée de cette fin d’après-midi
et je vois la face cachée des choses,
celle qui m’attend au coin : fleurs
destinées
à flétrir - si elles n’ont pas la malchance d’être
cueillies - arbres condamnés à pourrir sur place
et à tomber - si on ne les tronçonne pas pour en faire
des allumettes - gazon qui finira bien par jaunir,
eucalyptus, bougainvilliers
emportés par le vent,
tout ça pour nous rappeler
- ah, les enflures -
que nous aussi, nous aussi, on va y passer,
se décomposer, flétrir, champignon,
langue-de-bœuf,
mousse,
lichen,
parasite,
Amen,
une seule chose est sûre, on va y passer,
la fin est toujours proche, on l’a toujours su
et c’est pour ça que c’est dur de rester en place,
de rien foutre. Oui, au bout du compte,
on va bien y passer, quelle blague.
Au meilleur des cas,
de notre belle mort, très vieux,
un sourire au coin des
lèvres
et au pire...Je repense à ça et je me dis que
oui,
j’aimerais bien claquer
dans un coin de bruyère,
tout seul,
replié contre un buis, et que surtout
personne ne me voie mourir ? ça doit être
un truc entre moi et moi.
Mais je sais que je suis con, je le sais bien, la
mort, c’est jamais tout seul, ce qui reste, c’est juste le
chagrin des autres. Le chagrin et la
mémoire, la mémoire qui se fond aux paysages
de Californie, de France, du Texas, de partout où on
a traîné ses guêtres, aux odeurs d’eucalyptus,
de la terre, aux banjos et au goût du rako melo.
Oui, je repense à tout ça ce soir et je me dis que
finalement,
c’est encore pas ça qui compte. Juste
cette petite
voix qui me murmure gentiment à l’oreille :
“c’est qui le prochain sur la liste ?”
C’est vrai, finalement, sa propre mort, rien à foutre,
elle veut presque rien dire. Mais la mort des autres,
de ceux
qu’on aime,ça c’est autre chose.
Et oui, finalement,
le paysage
californien, la force, la douceur et le calme,
ils y changent
rien
à rien,
ils apaisent
que dalle,
ils portent juste le message
des morts, ils te murmurent leur chant
funèbre dans le creux de
l’oreille et ils te rappellent, un coup de
couteau en plein cœur,
que c’est dur d’être loin de ceux qu’on aime
quand ils
meurent,
qu’y a pas de superman face à cette
souffrance.Paris, Austin, Chesterfield, Austin, Paris, Austin,
Los Angeles,
des années de bougeotte, des années à gambader,
terrifié, un sentiment de liberté insupportable,
avec cette voix intérieure qui vient me pourrir l’existence,
me rappeler à l’ordre quand tout va trop bien, qui me
susurre au creux de l’oreille : “alors, einh ? C’est qui ?
C’est qui le prochain sur la liste ?”
Mais je suis bien comme tout le monde, je finis toujours par
la faire taire.
Ce soir, je regarde le soleil disparaître dans
un ciel de feu, ça vous brûle de partout,
résigné le soleil, résigné et peut-être réconcilié,
ce soir,
plus de mort, plus de vivant, plus d’avant, plus rien, plus que
maintenant, maintenant et demain, demain, demain, demain…
demain,
si tout va bienje reprends la route.