Petit Jésus

 Ça a commencé quand j’avais à peu près cinq ans, après que ma grand-mère me confie ce qu’elle appelait son « grand secret » :
 - Si tu veux que tes rêves se réalisent...
 Ma grand-mère était une femme plutôt spéciale, enveloppée, avec de grands yeux cernés, elle disait qu’elle n’avait pas dormi depuis des décennies et je voulais bien la croire. Elle était aussi un peu mystique sur les bords. Elle croyait à des choses assez particulières. Un jour, par exemple, elle m’a dit que les étoiles, c’étaient des gens morts, qu’on allait tous devenir des étoiles après notre mort et qu’un jour, elle aussi, elle allait se transformer en étoile, « celle-là, et quand tu la verras, tu penseras à moi. » Le pire, c’est que quand on est entouré de gens comme ça, ce genre de choses se réalisent, aussi incroyable que cela paraisse. Je veux dire, par exemple, un soir, je me rappelle très bien regarder les étoiles avec elle, de sa chambre, quand tout à coup on en a vu une qui s’est mise à faire un triangle dans le ciel : à droite, en haut, à gauche, à droite... un grand triangle... On était tout simplement en train de témoigner la présence d’une soucoupe volante dans le ciel. Tout simplement. Pour ma grand-mère, rien d’exceptionnel, la magie faisait partie de son quotidien, alors un OVNI ou autre chose...
 Si tu veux que tes rêves se réalisent, il faut...
 L’appartement se situait juste au-dessus de son salon de coiffure. Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’était animé, là-haut, et puis vivant : dans le salon, il y avait un grand aquarium, et dans la salle à manger, des cages avec des oiseaux de toutes les couleurs, des souris blanches aux yeux rouges, qui tournaient inlassablement sur une roue, des tapis qui devaient dater du siècle dernier, des grands tableaux, des paysages aux couleurs passées par les années, des bibelots en veux-tu, en voilà, un gros poile à mazout noir, et puis un chien blanc à trois pattes. Dans la chambre, on me mettait sur une chaise pour que je puisse voir dehors. De là, on voyait la grande rue, ça bougeait de partout, j’aimais bien. Et puis, il y avait toujours du monde à la maison, les enfants, les amis, les cousines, et mon gros grand-père, le pépé Poni, un gros Polack, comme elle disait, ma grand-mère. Il avait une grosse tête toute gentille. C’est lui qui s’occupait de moi, au début. Il changeait mes langes, tout ça. A l’époque, mes parents habitaient dans la chambre en mansarde, au grenier, une chambre peuplée de vieux objets, comme par exemple la poupée qui tournait sur elle-même dans la boîte à musique, sur l’air du Lac des cygnes. Moi, j’étais partout chez moi, en haut en bas. Pour tout dire, il y avait une âme dans cet immeuble, ça respirait la vie et la chaleur, on se sentait bien, malgré les hurlements, les engueulades, c’était bien la vie et la chaleur. Un peu après, avec mes parents, on a déménagé. Pas très loin, il suffisait de descendre la grande côte, de traverser le parc, le temps de dire bonjour aux lamas, enfin, quand même, s’agissait de faire attention qu’ils ne vous crachent pas à la figure, parce que sinon vous pouviez être aveuglés jusqu’à la fin de vos jours... Mais moi, ce que je préférais c’est quand on s’arrêtait aux zouzouilles pour faire de la balançoire. Après, on allait au salon de coiffure et tout le monde me tripotait, gna-gna-gni, ils me prenaient sans doute pour un petit jouet. Et puis je montais là-haut avec ma grand-mère :
 - Si tu veux que tes rêves se réalisent, il faut que tu dises cette phrase, mais attention, c’est une phrase... magique...
 Ma grand-mère me parlait comme si j’étais un grand.
 - Rappelle-toi bien ce que je vais te dire, rappelle-toi bien cette phrase. Si tu veux qu’un rêve se réalise, n’importe quoi, d’accord ? Il suffit de dire : « Petit Jésus, faites que... » et tu expliques ce que tu veux.
 - Comme par exemple, « Petit Jésus, faites que j’aie la grande boîte de klickis, la bleue et blanche, avec les travailleurs, les pelles et les machines, pour mon anniversaire » ?
 - Oui, exactement, mais il faut un peu simplifier, parce qu’il est très occupé, Jésus. Tu dois dire : « Petit Jésus, faites que j’aie la grande boîte de Playmobile pour mon anniversaire. » Encore un détail, il faut que tu le demandes pour toi tout seul, à l’intérieur, avec les yeux fermés, et avec tout ton cœur. Et je te jure qu’à tous les coups, ton rêve se réalisera. Mais c’est un secret, d’accord ? alors il ne faut en parler à personne, même pas à papa et à maman... Tu le jures ?
 - Oui, je le jure.
 Oaw, pour un secret, c’était un sacré secret ! Cet après-midi, j’ai immédiatement essayé de le mettre en pratique : « Petit Jésus, faites que ma maman ne meure pas, pas comme mon cousin Jean-Luc, parce que sinon, après, on ne pourra plus jouer. » Ça a marché ! Mais j’étais pas dupe, je savais que je pouvais demander des choses beaucoup plus ambitieuses, comme par exemple,  Petit Jésus, faites que... j’aie une boîte de slime, que je puisse regarder la télé jusqu’au film, qu’il y aie pas école demain, que Sylvain perde et que je gagne toutes ses billes araignées, oeil de bœuf, tu vas perdre, ah ! ah ! que je trouve enfin l’image de Platini qui me manquait pour ma collection, que je trouve un gros badge de John Travolta, que...

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 - Marco, qu’est-ce que tu fais tout le temps avec les yeux fermés à marmonner je sais pas quoi ? m’a demandé mon père.
 Einh ? Rien, rien. Dès qu’il a tourné les talons, j’ai refermé les yeux :
 « Petit Jésus, faites que mon père ne me demande plus jamais pourquoi je ferme toujours les yeux... »
 Comme prévu, ça a marché. J’essayais de plus le faire devant lui, mais quand même ce tour de magie, il marchait à tous les coups ! Je pouvais demander les trucs les plus incroyables, juste pour mettre mon talent à l’épreuve :
 « Petit Jésus, faites qu’une voiture rouge passe, là, maintenant ! »
 Et une voiture rouge passait.
 « Petit Jésus, faites que je n’aille pas à l’école demain matin ! »
 Le matin, je me levais avec de la fièvre. Pas d’école pour le petit Marco. Génial !
 - Profite de ton pouvoir tant que t’es un enfant, m’avait prévenu ma grand-mère. Le jour où tu deviendras un homme, la magie disparaîtra, rappelle-toi bien de ça, il faut toujours garder une âme d’enfant.

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 - Ne croise pas tes couverts dans ton assiette, JAMAIS, Marco ! Ça porte MALHEUR ! LE PLUS GRAND MALHEUR ! m’a fait ma grand-mère, les yeux tout blancs ouverts.
 - Lui dis pas des choses pareilles, s’interpose ma mère, ça va le rendre fou !
 - Mais non, tu le sais très bien ! On ne croise pas ses couverts dans son assiette, ça annonce la mort d’un parent proche, d’un parent très cher ! Tu le sais bien, non !
 - Ah, maman, toi et tes superstitions, tu nous rendras tous cinglés ! a rétorqué ma mère.
 J’ai quand même écouté ma grand-mère. Dans ces cas-là, on sait jamais. J’ai dû le faire un peu trop tard ceci dit, parce que ma grand-mère, elle est quand même morte quelques mois plus tard. Si j’avais su, ah, si seulement j’avais su...
 - Mais non, c’est un hasard, m’a dit ma mère. N’empêche qu’encore maintenant, vous ne me verrez pas croiser mes couverts dans mon assiette, ah, non. On sait jamais.

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 Au bout de quelques mois, cette histoire a commencé à pas me laisser tranquille. C’était quoi, exactement, ce pouvoir divin que j’avais entre les mains ? Quand j’en ai parlé au curé, au catéchisme, il m’a regardé d’un air un peu suspicieux : « Marco, arrête tout de suite, c’est le pouvoir du diable, ce n’est certainement pas catholique... » Je pouvais réaliser tous les miracles. Après tout, est-ce que je ne me transformais pas moi-même en Dieu ? Ma grand-mère disait elle même qu’elle avait du sang bleu - du sang bleu ? - que c’était une déesse, que c’est pour ça qu’on la verrait briller toute jaune dans les étoiles. Le soir, des fois, je regardais par la fenêtre, et je crois bien que je la voyais. Enfin, quand même, tout ça, ça ne me laissait pas tranquille.
 Et puis il faut dire que ça devenait obsessionnel : « Jésus fait ceci, Jésus fait cela », je ne vivais plus, je disparaissais petit à petit, écrasé par le poids du fils divin.
 J’y ai bien réfléchi, pesé le pour et le contre, et un jour, il a bien fallu que je passe à l’acte. J’ai respiré à fond :
 « Jésus, faites que je ne dise plus jamais ‘Jésus faites que...’ »
 Ça me paraissait un peu bizarre, je n’étais pas du tout sûr que ça marche... Et puis est-ce que je n’allais pas à l’encontre de l’ordre divin, est-ce que je ne trahissais pas l’âme de ma grand-mère ?
 Mais pas du tout, du jour au lendemain, j’étais guéri !
 Plus de miracle, plus d’obsession, Guéri !
 Bien sûr, ça m’a rendu un peu triste. J’avais quand même perdu mon pouvoir magique. Mais en même temps, quel sentiment de légèreté... Je redevenais un enfant normal ! Ce sentiment de joie et de tristesse mélangées, le goût salé des larmes dans un éclat de rire, je l’ai encore bien souvent dans la bouche aujourd’hui, et je sais bien maintenant que c’est là que réside l’essence de l’existence.
 Juste comme ça, j’ai bien réessayé, par curiosité :
 « Petit Jésus, faites que ma grand-mère ressuscite, comme vous-mêmes ! On ira se promener dans le parc et elle me racontera des histoires... »
 Mais mon pouvoir avait bien disparu, disparu, et ma grand-mère n’est jamais revenue parmi les vivants. Là, évidemment, je m’en suis voulu à mort d’avoir renoncé au don qu’elle m’avait légué.
 « Petit Jésus, faites que mon pouvoir revienne, s’il vous plaît, ayez pitié de moi ! »
 Je venais d’avoir six ans et de devenir un homme.