La chanson de celui qui devait s’appeler Roland
- ou les mémoires de Jean Thiltges -
"Dès le début, mon nom de maquis, ça a été Robinson. Et ça a été Robinson jusqu’à la fin. Comme RobinsonCrusoé, j’étais sur mon île déserte."
D’abord, comment est-ce que je m’appelle ? Tout le monde dit Jean. C’est pas vrai. Je m’appelle Rodolphe. Et on ne m’a pas appelé Rodolphe, on m’a appelé Jean, parce que ça ne plaisait pas à ma mère. Je devais m’appeler Roland et mon père avait tellement la cuite en allant à la mairie qu’il ne se rappelait plus comment que je devais m’appeler. Ça fait qu’on lui a dit :
- Robert ?
- Non, non, non, j’ai déjà mon frère qui s’appelle Robert.
Alors par ordre alphabétique, le suivant sur la liste, c’était « Rodolphe ». Mes deux autres prénoms, c’est Paul, comme mon grand-père paternel et puis Jean-Pierre, comme mon grand-père maternel. Alors on m’a toujours appelé Jean. Pourquoi pas Jean-Pierre, je ne sais pas. Jean, Jean. C’est resté Jean jusqu’à ce que je rentre à la mine. J’avais déjà pas mal d’années.
Je suis né le cinq avril 1925. De ma naissance jusqu’à Florange, en Moselle, je ne me rappelle pas, évidemment. J’ai qu’un seul souvenir : un long couloir sombre où j’avais pas trois ans et je me suis fait une entorse en jouant au footballe. Parce que footballe, ça rime avec Thiltges. Tout le temps, footballe, footballe, footballe.
À l’âge de trois ans, ma mère a accouché de mon frère Marcel. Et moi, qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai pris mon petit baluchon et je suis allé à Ottange, chez mon grand-père. Grand-père maternel, le Jean-Pierre. Et je suis allé à l’école maternelle. À cette époque-là, j’ai commencé déjà à porter des lunettes. À l’âge de trois ans. Je me souviens d’une sœur qui me renvoyait chez le grand-père quand je n’avais pas les lunettes. Parce qu’il me fallait les lunettes pour apprendre à lire. Et c’est à cette époque aussi que j’ai appris à compter. Je regardais les grands jouer à la belote. Le grand-père me disait : tu joueras le jour où tu sauras compter. Alors je les regardais et après, quand ils avaient ramassé les plis, et ben on me faisait compter : trois plus deux plus etc... Et c’est comme ça que j’ai appris à compter, à trois ans et demi. À quatre ans, je savais jouer à la belote.
Après ça, en 1931, ma mère a pris la boucherie à Nondkeil. Ma mère et mon père. Ils ont quitté Florange et le grand-père Baué, le Jean-Pierre, il a été construire une boucherie toute neuve à Nondkeil. Je suis rentré au cours préparatoire. Il fallait grimper tout en haut de la cité pour aller à l’école. Je savais déjà lire, écrire, compter. De Nondkeil, j’ai encore de drôles de souvenirs. J’étais gâté par mon père... J’étais pourri par mon père, parce que je jouais au footballe. Mais quand je faisais une connerie, il y avait une grande cour entre l’abattoir et le laboratoire, pour faire la charcuterie, tout ça, une grande cour avec un puits au milieu, et puis le garage, où on pouvait rentrer un camion. Il ouvrait la porte du garage, il appelait les gosses qui passaient dans la rue et moi, j’avais un collier qu’on mettait aux veaux, et j’étais attaché à un anneau dans la cour. Mon père appelait les gosses qui passaient par là et il les faisait jouer avec ma trottinette, mon rameur et tout ce qui s’en suit... Moi, je pouvais pas bouger, j’étais attaché. J’ai jamais eu une gifle ou une fessée de mon père... Il me prenait d’une autre façon pour me punir. Jamais eu une gifle, jamais eu une fessée... Rien du tout... Allez, venez jouer, il y en a plein des jouets... Qu’est-ce que tu veux ? Le rameur ? Tu veux la trottinette ? Tu veux l’auto à pédale ? Il y avait un puits avec une grande margelle de un mètre vingt au milieu de la cour, et les gosses tournaient autour avec auto à pédale, rameur... Moi j’étais attaché à l’anneau où on attachait les veaux avant de les passer à l’abattoir. Pour que je les regarde...
Ce puits d’ailleurs... Mon père était mort - il est mort en trente-trois. Mon père était mort... On avait une T.S.F., les radios de l’époque. C’étaient des monstres, avec les lampes qu’il y avait dedans et tout ce qui s’en suit... Un jour, c’était un jeudi - parce que dans le temps, c’était le jeudi qu’on n’avait pas classe - j’étais à la maison en train de frotter. Ça aussi, c’était une habitude de ma mère : le jeudi matin, tu sais pas quoi faire ? À genoux, paille de fer à frotter le parquet de chêne dans la salle à manger... Et là, la radio a pris feu ! J’ai attrapé la radio et tous les fils - j’étais jeune, quel âge que j’avais ? c’était en trente-cinq, trente-six, je devais avoir dix ans, onze ans - j’ai attrapé la radio en flammes et j’ai été la jeter dans le puits. Pour ne pas qu’elle foute le feu à la maison. Et quand je l’ai foutue dans le puits, et ben j’ai eu encore une fessée ! De ma mère ! « Mais t’es fou d’avoir jeté la radio dans le puits ! » Mon vieux... Des radios il devait y en avoir dix dans tout le village à l’époque... C’était une denrée rare. Et va la jeter dans le puits, toi ! On n’a pas idée de ça !
En trente-huit, premier janvier trente-huit, on a déménagé et on a pris la boucherie à Ottange. La boucherie que le grand-père Baué, le grand-père Jean-Pierre, a fondée. C’est mon oncle qui avait repris l’affaire quand mon grand-père est parti à la retraite, mais la boucherie ne marchait plus. Il faisait une demi-bête, une demi-vache par semaine, un cochon, un veau, c’est tout ce qu’il faisait. Alors que du temps du grand-père, c’était deux bêtes par semaine, trois, quatre cochons. Ma mère a repris cette boucherie et l’a remontée, juste au début de la guerre, en quarante. On faisait déjà une bête par semaine et on avait doublé le poids de vente de la boucherie. Et tout ça pour nous emmener à l’école. Quelle école ? Et ben, d’abord, il a fallu passer le certif’. Quand je suis parti de Nondkeil pour arriver à Ottange, à la fin du premier trimestre, donc pour les vacances de Noël, je connaissais déjà tout... A Nondkeil, on avait déjà fait le premier et deuxième trimestre. Pour avoir le troisième trimestre uniquement : révisions, révisions, révisions... Alors j’arrive à Ottange... Le père Daret, un invalide de la guerre de 14-18, manchot, il me dit :
- Mets-toi de côté avec ceux de ton âge.
Parce qu’on ne s’occupait pas du quotient intellectuel ou quoi que ce soit :
- T’es né en quelle année ? Bon, mets-toi là, de ce côté-là. Toi t’es né en quelle année ? Bon, mets-toi de ce côté-là...
Et puis c’était fini. Dans cette classe, quand il préparait au certificat d’étude, il y avait « né en vingt-cinq », « né en vingt-quatre », « né en vingt-trois ».
- Mettez-moi avec les vingt-cinq !
Lesquels que c’est, les vingt-cinq ? On se connaissait bien, comme-ci, comme-ça, d’avoir fait la communion ensemble.
- Mets-toi là !
Interrogation. Toujours le doigt levé. Il me dit :
- C’est pas parce que tu viens de Nondkeil que tu dois toujours répondre.
Comme j’avais fait déjà tout ça à Nondkeil, je connaissais toutes les réponses. C’est que j’avais une bonne mémoire à l’époque. Au bout d’une semaine :
- Bon, tu changes de côté, einh. Tu restes plus avec les vingt-cinq, tu te mets avec les vingt-quatre et les vingt-trois.
Et après, on a dû aller à Fontois, chef-lieu de canton, pour aller passer le certificat d’étude. J’avais un peu plus que douze ans. Le père Denut, de Nondkeil, il a présenté toute sa classe. Toute sa classe : reçue ! Avec deux mentions très bien. Le père Daret, il en a présenté douze ! Tous les douze reçus. Moi aussi !
- Tous ceux que je présente réussissent, disait le père Daret. Et le père Denu lui disait :
- Ouais, mais heureusement que je t’ai envoyé un bon, pour doper les autres !
À la rentrée, en trente-huit, je suis allé à Falsbourg, comme interne. ma mère venait de se remarier avec l’Ernest. J’avais un peu plus de treize ans. Allez, interne. Falsbourg, c’était un lycée. En plein centre-ville, l’école Hertman Chatrion. On ne l’appelait pas lycée à l’époque : l’Ecole Primaire Supérieure, E.P.S. Ca allait jusqu’au bac. Il y avait le premier bac qui correspondait à la terminale et le deuxième bac, fin d’étude, avant de rentrer à l’école d’instituteur ou à gauche à droite, dans l’administration et tout ce qui s’en suit.Le dimanche et le jeudi après-midi, on faisait des promenades. On allait dans la forêt, à Bonne-Fontaine, un peu partout. Le prof voulait toujours qu’on chante quand on était en dehors de la ville. Et moi, j’ai jamais su chanter, donc je ne chantais pas. Il m’a dit :
- Il faut chanter !
- Non, je lui ai dit, je ne chanterai pas. Je ne sais pas chanter.
Alors, en rentrant, allez, insubordination ! Le jeudi : collé... Plus de promenade et il faudra se taper quatre pages de dissertation sur : « L’enfer est pavé de bonnes intentions. » Tout de suite, pour commencer la dissertation, j’ai commencé par : « L’enfer est pavé de bonnes intentions. J’avais la bonne intention de ne pas troubler le chant de mes camarades et voilà la raison pour laquelle je me retrouve en enfer en train de rédiger quatre pages... »
Avec le même prof, on fait une promenade et une fois sorti de la ville, on était encore obligé de chanter. Il y en a un qui se met à siffler. Comme le prof savait que je ne chantais pas, il vient vers moi :
- C’est toi, Thiltges !
- Non, c’est pas moi...
- Si, c’est toi !
- Non, je dis, je ne sais pas chanter, je ne sais pas siffler, je ne suis pas un merle !
POM ! J’ai eu un coup de poing sur le nez ! J’ai pas fait un geste pour l’éviter. Ça pissait le sang, à tel point qu’il a dû me faire accompagner par deux élèves pour rentrer à l’école.
J’ai fait courir la rumeur que je portais plainte. T’aurais dû voir comme il était gentil par la suite !
Ah, j’étais taquineur. Et j’y suis resté.Je reviens aux premières vacances. C’était les vacances de la Toussaint. Je me suis retrouvé malade comme un chien : « Oui, t’as trop mangé », ceci, cela... Allez, je suis resté comme ça pendant trois jours. À la place de rentrer le Jeudi, je suis rentré le... Parce que c’était des grandes vacances, il y avait juste deux ou trois jours à la Toussaint... Je suis donc rentré le dimanche après-midi. Ça s’est passé comme ça, bop, et à la fin de la session : bon, ben j’ai eu un prix, un prix d’histoire-géo et un pris de maths. Non, j’ai eu accessit en math et prix en français. Accessit, c’est le quatrième, cinquième, sixième prix, quoi. Et tout ça, pour ma première année à Falsbourg. Et ma dernière année aussi, parce qu’en septembre trente-neuf : la guerre... La guerre est venue et l’école primaire supérieure de Falsbourg, avec l’école primaire de Saint-Avold, ont été transférées à Montmorion, dans la Vienne. Parce qu’on commençait déjà à évacuer toute la zone qui était devant la ligne Maginot. Les premiers réfugiés de Saint-Avold sont partis en septembre-octobre trente-neuf déjà. Dans la Vienne et la Haute-Vienne.
Ma mère, elle était dure avec moi, même plus que dure, à tel point que l’Ernest je ne sais combien de fois a dit :
- Mais laisse-le donc tranquille !
Non, non, non, non... Une fois, elle m’a engueulé, elle m’a foutu une gifle, et je lui ai demandé :
- Mais pourquoi que t’es toujours comme ça après moi ? C’est parce que je suis l’enfant du péché ?
Comme j’avais eu le livret de famille dans les mains, j’avais fait le rapprochement entre leur date de mariage et ma date de naissance... Et ça, ça ne lui a pas plu, parce que je l’ai dit devant des clients, au magasin. Tout le temps après moi, et bing, et bang... Mon frère, il avait tout ce qu’il voulait, le pauvre chérubin... Tout.
Et en trente-neuf, moi, qu’est-ce que j’ai fait, j’ai voulu m’engager dans les mousses, l’école des mousses de Brest. Ma mère a dit, « non, non, non ! » et j’ai dit « si, si ! » et j’ai fait une demande. Le grand-père Baué, le Jean-Pierre, qui était mon tuteur légal, il l’a signée : école des mousses à Brest. Manque de pot, les Allemands étaient à Brest avant moi ! Pendant la guerre, quand les Allemands ont voulu me prendre pour me mettre à l’armée, je suis allé passer le conseil de révision à Audinltige :
- Bon, vous allez dans la KriegsMarine !
- Moi, non. pssst...
- Et ça, vous avez fait une demande pour la marine française ? Et ben vous irez dans la marine, mais la marine allemande !
- Oui, oui... Oui, oui...
Allez, boum, je suis parti et quand ils m’ont appelé - heureusement que j’étais de mèche avec le facteur, mais ça on en parlera plus tard - hop, je me suis sauvé.
On arrive en quarante. Bon, obligé de rester à la maison... Quoi faire ? Et ben, faire du vélo ! C’est-à-dire, avec le vélo, aller porter les livraisons de charcuterie partout, à gauche, à droite... J’allais à Rochanviller, ça faisait six kilomètres, sept kilomètres, avec le panier en osier derrière, sur le siège, un sac sur le dos - parce que maintenant on voit tout le monde avec des sacs à dos, mais ça existe depuis longtemps les sacs à dos ! Un sac sur le dos et un porte-bagages sur la roue avant ! Alors c’est-à-dire que je partais avec mes quinze, vingt kilos de marchandise. J’allais livrer et je prenais la commande pour le samedi suivant. Ou bien si il y avait quelque chose de spécial dans la semaine. Parce que les cultivateurs, ils allaient qu’une fois par semaine chez le boucher. Ils avaient leurs volailles à tuer, leurs poules, leurs lapins, leurs cochons à manger, alors ils avaient pas besoin du boucher. Et puis je livrais en boucherie diverses épiceries. À Audinltige, à Aumetz, à Nondkeil, avec mes deux paniers et puis mon sac à dos. Et je livrais aussi des cantines : cantines d’Algériens, cantines de Yougoslaves... Ça, c’était à Burr. Burr, c’est la mine qui a recruté le plus d’étrangers. Les premiers Marocains qui sont venus, ils sont venus à Burr. En 1934. Les Yougoslaves sont venus après, en trente-six. Mais fallait voir la discipline qu’il y avait là-dedans... Il y avait un caïd en bottes. Il resplendissait... si le soleil lui tapait dessus, il te faisait mal aux yeux... Toujours la cravache à la main, il les faisait marcher... Comme il faut... Et quand j’arrivais chez eux le matin - ça c’est encore une anecdote de Nondkeil - quand j’arrivais chez eux le matin, j’y allais en trottinette, avant l’école, tous les matins. Un jour chez les Yougoslaves, un jour chez les Arabes. Et tous les matins, j’étais obligé de boire ma petite tasse de café et j’avais ma barre de chocolat. Pour monter, la côte de Burr, ça montait, quelque chose de bien, naturellement, alors je poussais la trottinette, avec le sac sur le dos. Avant l’école, le matin ! Et il y avait trois kilomètres et demi pour y aller... Mais pour descendre la côte, je doublais les voitures de l’époque... À tombeau ouvert... tssss... Je descendais à plus de soixante-dix à l’heure ! Et c’était une trottinette avec des roues gonflables ! Frein ! Mais frein avant... Alors t’avais pas intérêt à freiner trop brusquement, ou sinon il fallait se pencher complètement en arrière, autrement tu passais par-dessus. Une fois, les flics en vélo, ils m’ont sifflé... Moi, je ne me suis pas arrêté, j’étais en retard déjà pour aller à l’école ! J’arrivais, je jetais le sac à dos dans le garage, la trottinette dans le garage, il y avait mon sac pour aller à l’école qui m’attendait. Un sprint et j’arrivais pour huit heures à l’école. Enfin, c’était pas loin, il y avait deux cents mètres à faire. Oh, s’il y avait eu plus, je reprenais la trottinette ! Et les gendarmes sont arrivés et ils ont dit à ma mère :
- La prochaine fois qu’il descend aussi vite que ça, il aura un procès pour excès de vitesse.
J’ai même fait une course de trottinette au Luxembourg, à Rumelange ! J’avais dix ans, dix ans et demi. La trottinette, je l’ai eue en cadeau d’un locataire de ma mère qui habitait l’appartement juste à côté de la boucherie. Il a gagné à la loterie juste avant la guerre. Cent mille francs ! Le dixième gagnant de la loterie nationale. Le père Velser, originaire de la région de Bitch. Il parlait très mal le Français. Il était contremaître dans une entreprise de travaux publics. Il construisait les routes d’accès pour la ligne Maginot et tout le bazar, il débordait de travail. Et il a gagné cent mille francs de l’époque. Cent Mille francs de l’époque ! Pouf, ça en fait du pognon aujourd’hui ! Alors il m’a acheté la trottinette. Et lui, il s’est acheté une nouvelle voiture. Une Peugeot, pour trois mille et quelques francs. Mais le dernier cri, le dernier luxe, avec tous les perfectionnements, tout ça... Tout le monde regardait la bagnole du nouveau riche ! Mais revenons voir à Ottange. J’avais quatorze ans, j’allais dans ma quinzième année. Le grand-père me dit :
- Tu peux pas aller à Brest, alors, en attendant de partir, tu vas signer un contrat d’apprentissage à la boucherie.
Parce qu’en tant que maître boucher, il avait droit à des apprentis bien qu’il ne pratiquait plus. Et au mois de novembre, donc un an après ma première, après Falsbourg, un an après, j’ai été pris de crampes. Des crampes d’estomac carabinées... J’étais plié en deux au laboratoire. Mon deuxième père me disait :
- Ouais, t’es feignant ! Tu veux pas travailler ! Tu cherches à tirer au cul !
À midi, sans rien dire, j’ai été me coucher. Puis finalement, ma mère est venue avec le toubib : d’urgence, à évacuer, appendice péritonite ! C’était tout un bordel, parce qu’il fallait franchir la ligne Maginot pour aller soit à l’hôpital de Aillange, qui était le plus proche, soit de Algrange. Bon, on va en voiture jusque Aillange : pas de place ! On va à Algrange, tout de suite, allez, hop, table d’opération, on s’occupe pas de savoir si j’avais mangé ou pas mangé... poup... ils m’ont foutu le masque d’éther, chloroforme, sur la gueule, et puis... endormi... Et moi, je voulais pas dormir, parce que je les entendais discuter, les chirurgiens ! Ils parlaient de l’évacuation de Volmerange-les-Mines, d’Estrange, tous les patelins limitrophes d’Ottange. Je me débattais pour demander si Ottange était évacuée aussi. Plus que je me débattais, plus que j’avalais du chloroforme, et puis finalement je me suis endormi... Je me suis réveillé le lendemain je ne sais pas à quelle heure de l’après-midi... Ça fait que j’étais parti pendant vingt-quatre heures ! Et il paraît que je rendais, je rendais, j’avais avalé tellement de chloroforme... Je rendais tellement qu’ils ont dû changer deux fois les draps et tout le bordel... Et pendant ce temps-là, je dormais toujours. Je me suis réveillé, il y avait la grand-mère Baué qui était sur une chaise à côté de moi, qui m’essuyait le front, qui me mouillait les lèvres, parce que je criais, je réclamais à boire... Elle était là... Je regarde de l’autre côté : il y avait une de ses sœurs qui avait un café à Algrange, le café Saint Hubert, elle était restée couchée là, chez sa sœur et elle venait à l’hôpital avec le tram. Parce qu’Algrange, ça se tire en longueur et il y avait le tram qui s’arrêtait juste devant chez eux et qui venait à l’hôpital. Ca faisait quand même un kilomètre et demi. Alors la grand-mère est restée là-bas tout le temps que j’étais hospitalisé. Ma mère, elle ne pouvait pas venir d’Ottange, parce qu’il aurait fallu venir en voiture, hop, hop... Quand je suis rentré à la maison, mon deuxième père, il était accroupi devant la chaudière du laboratoire pour alimenter, pour y mettre du bois et des briquettes. J’ai pas pu m’empêcher : POUM ! UN COUP DE PIED AU CUL !
- Ça c’est pour ceux que tu m’as donnés avant que j’aille à l’hôpital !
Il m’a regardé et il a dit :
- Merci, tu m’as donné la bonne réponse.
Et depuis ce temps-là, on était copain comme deux frères. Mieux que deux frères ! Mon vieux ! Toutes les petites virées, les petites sorties qu’on a pu faire sur le dos de ma mère, allez hop, on les faisait... Ensemble !
Et puis en mai quarante, on est parti. Le 8 mai, c’était l’invasion. Le 9 mai, les Allemands étaient encore à cinq kilomètres d’Ottange. Alors hop, on a chargé la camionnette de la boucherie, et on a foutu le camp dans la Vienne. Et on a eu du pot de pas se faire coincer. On n’a pas pris les grands axes pour partir. J’avais la carte routière et c’était à moi de donner l’itinéraire. J’ai pris l’itinéraire le plus direct pour aller dans l’Yonne. Arrivé dans l’Yonne, on s’est arrêté. Il y avait encore un cousin de mon grand-père Baué, du Jean-Pierre, qui avait une petite maison, une petite ferme. Il faisait chauffeur de taxi à Paris et le week-end, il allait toujours dans sa maison, il cultivait son jardin et tout... On reste là-bas deux jours et d’après la radio, la T.S.F., les Allemands avancent, avancent, avancent, boum, c’est le moment de foutre le camp plus loin. Et là, il fallait savoir quel pont sur la Loire n’avait pas sauté, n’avait pas été bombardé. Finalement, on est descendu jusqu’à Nevers, pour passer la Loire, parce que c’était pas la peine de passer à Orléans, à Blois, à Tours, tous les accès étaient coupés. Alors on est descendu plus bas, sur Nevers, et Nevers, direction Chateauroux, Chatelrau. Les Allemands arrivaient déjà à Paris, près de Paris. On savait déjà où on allait dans la Vienne parce que le reste de la population d’Ottange était parti en train, direction Mont-Contour-du-Poitou, Saint-Jean-de-Sauve et Ongliet, trois communes de la Vienne distantes l’une de l’autre d’une dizaine de kilomètres. Toute la population d’Ottange y allait, sauf les mineurs. Parce que les mineurs étaient déjà partis avant. Les mines d’Ottange n’exploitaient plus déjà depuis septembre trente-neuf. Les mines n’exploitaient plus parce que le minerai de fer exploité, il partait au grand Duché, et au grand Duché il était transformé en acier en fonte ou en quoi que ce soit et de là, la plus grande partie partait en Allemagne ! Alors, le minerai de fer français servait à faire des obus et des chars pour nous foutre sur la gueule !
Ça, c’est la diplomatie française...
On est arrivé en Vienne entre le douze et le quinze mai, je ne me souviens plus de la date exacte, mais une semaine après être parti d’Ottange, puisqu’on était resté une paire de jours dans l’Yonne, et un beau jour, au début du mois de juin, les motards français de l’armée française arrivent - la grande vadrouille :
- Ils arrivent ! Ils arrivent ! Ils sont juste derrière nous ! Ils arrivent !
Il y avait tous les réfugiés d’Ottange qui étaient sur la place du village, il y en a qui étaient assis sur les bancs en dessous des arbres, il y en a qui étaient au café... Toutes les bonnes femmes du patelin sont rentrées chez elles en coup de vent et ont fermé les volets : « Attention, les Allemands arrivent, ils tuent les femmes et les enfants ! » Une pagaille monstre. Qui est-ce qui restait là ? Que les réfugiés... Les gens d’Ottange.
Rien.
On n’a rien vu venir.
Les Allemands arrivent ? Mais où c’est qu’ils sont ? Rien vu venir... Le lendemain matin, sept heures et demie sur la place, première moto qui se ramène.
Les Allemands...
En short !
Tout le monde regardait : des soldats en short ! On n’a jamais vu ça ! Manches retroussées, casque sur la tête... Si ils n’avaient pas eu de casque sur la tête, on se serait demandé si c’étaient pas des touristes qui débarquaient ! Ils sont arrivés à cinq motos. Mon vieux, ils devaient avoir étudié le plan du patelin et des environs avant de rentrer : une moto est restée sur place, et puis les quatre autres motos, vroum, vroum, vers les quatre sorties du village, chop ! Ils sont partis, ils sont revenus et allez, ils sont repartis plus loin ! Je me suis dit, ça y est, l’invasion est déjà terminée !(à suivre)