Le visage de Simon s’est
progressivement dissous.
Cela a commencé par
d’imperceptibles crevasses, puis Simon s’est découvert un matin
presque sans cheveux. Puis il a perdu ses sourcils ; ses cils, et les poils
qu’il avait un peu, tombés ensuite. Sa peau se craquelle, elle pâlit
; ses yeux, ses oreilles, son nez, ses lèvres, sa bouche se dessèchent
en croûtes raréfiées. Cela dura un certain temps.
Un autre matin, Simon s’aperçut
qu’il n’avait plus de visage.
Il n’est plus avec visage.
Mais conservé le souvenir de son ancienne apparence, comme on conserve
longtemps vives des lettres mortes, personne ne remarque rien.
Le visage de Simon ne s’est
pas mis à disparaître brutalement.
De jour en jour, pendant
une période assez longue, il lui a semblé qu’il pâlissait.
Des plaques de couperose, soudain, n’étaient plus là. Il
lui semble d’abord qu’il a meilleure mine, qu’il rajeunit, malgré
ses craquelures. Un jour, il a surpris son image dans un miroir, Simon
se trouve tout à fait rajeuni. Mais son visage, sans qu’il s’en
doute, ne rajeunit pas. Le visage de Simon disparaissait.
Simon accepte la chose ;
personne ne remarquait rien. Ce n’était pas non plus le néant.
Simon voit, entend, sent. Il se touche le front, les joues, les lèvres.
Simon mange, parle. Il ronfle même la nuit. N’avoir plus de visage
n’était pas un drame. Simon conservait le souvenir d’une ancienne
apparence, sans compter les photographies. Mais il se désolidarise
assez vite de ce lui-même. Simon ne s’est jamais trouvé terrible,
il accepte la perte.
Ne plus être avec
visage lui offre des possibilités qu’il n’avait pas entrevues jusque
là.
Le regard des autres a cessé
de le préoccuper. Simon se préoccupait beaucoup de son image,
le jugement d’autrui, il n’y était pas insensible. Personne n’a
rien remarqué. Le jugement d’autrui n’a plus d’importance.
Que deviennent les états
d’âme du sans-visage ?
Simon n’en a plus. Privé
de masque, l’absence de réalité derrière le masque
se montre. Simon renaît en flottaison. Poids acquis de l’habitude.
Il continue de se raser, se regarde dans les miroirs. S’obstine à
vivre.